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FLAUBERT 

Novembre

(1)

Novembre

Fragments de style quelconque

 

Pour ... niaiser et fantastiquer.

Montaigne.

 

J'aime l'automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n'ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crpuscule la teinte rousse qui dore l'herbe fane, il est doux de regarder s'teindre tout ce qui nagure brlait encore en vous.

Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord des fosss froids o les saules se mirent ; le vent faisait siffler leurs branches dpouilles, quelquefois il se taisait, et puis recommenait tout coup ; alors les petites feuilles qui restent attaches aux broussailles tremblaient de nouveau, l'herbe frissonnait en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus ple et plus glac ; l'horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pntrait alentour d'un peu de vie expirante. J'avais froid et presque peur.

Je me suis mis l'abri derrire un monticule de gazon, le vent avait cess. je ne sais pourquoi, comme j'tais l, assis par terre, ne pensant rien et regardant au loin la fume qui sortait des chaumes, ma vie entire s'est place devant moi comme un fantme, et l'amer parfum des jours qui ne sont plus m'est revenu avec l'odeur de l'herbe sche et des bois morts ; mes pauvres annes ont repass devant moi, comme emportes par l'hiver dans une tourmente lamentable ; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles ; une ironie trange les frlait et les retournait pour mon spectacle, et puis toutes s'envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.

Elle est triste, la saison o nous sommes : on dirait que la vie va s'en aller avec le soleil, le frisson vous court dans le coeur comme sur la peau, tous les bruits s'teignent, les horizons plissent, tout va dormir ou mourir. Je voyais tantt les vaches rentrer, elles beuglaient en se tournant vers le couchant, le petit garon qui les chassait devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles glissaient sur la boue en redescendant la cte, et crasaient quelques pommes restes dans l'herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrire les collines confondues, les lumires des maisons s'allumaient dans la valle, et la lune, l'astre de la rose, l'astre des pleurs, commenait se dcouvrir dans les nuages et montrer sa ple figure.

J'ai savour longuement ma vie perdue ; je me suis dit avec joie que ma jeunesse tait passe, car c'est une joie de sentir le froid vous venir au coeur, et de pouvoir dire, le ttant de la main comme un foyer qui fume encore : il ne brle plus. J'ai repass lentement dans toutes les choses de ma vie, ides, passions, jours d'emportement, jours de deuil, battements d'espoir, dchirements d'angoisse. J'ai tout revu, comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des deux cts, des morts rangs aprs des morts. A compter les annes cependant, il n'y a pas longtemps que je suis n, mais j'ai moi des souvenirs nombreux dont je me sens accabl, comme le sont les vieillards de tous les jours qu'ils ont vcus ; il me semble quelquefois que j'ai dur pendant des sicles et que mon tre renferme les dbris de mille existences passes. Pourquoi cela ? Ai-je aim ? ai-je ha ? ai-je cherch quelque chose ? j'en doute encore ; j'ai vcu en dehors de tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l'argent.

De tout ce qui va suivre personne n'a rien su, et ceux qui me voyaient chaque jour, pas plus que les autres ; ils taient, par rapport moi, comme le lit sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et d'ailleurs, le coeur de l'homme n'est-il pas une norme solitude o nul ne pntre ? les passions qui y viennent sont comme les voyageurs dans le dsert du Sahara, elles y meurent touffes, et leurs cris ne sont point entendus au-del.

Ds le collge, j'tais triste, je m'y ennuyais, je m'y cuisais de dsirs, j'avais d'ardentes aspirations vers une existence insense et agite, je rvais les passions, j'aurais voulu toutes les avoir. Derrire la vingtime anne, il y avait pour moi tout un monde de lumires, de parfums ; la vie m'apparaissait de loin avec des splendeurs et des bruits triomphaux ; c'taient, comme dans les contes de fes, des galeries les unes aprs les autres, o les diamants ruissellent sous le feu des lustres d'or ; un nom magique fait rouler sur leurs gonds les portes enchantes, et mesure qu'on avance, l'oeil plonge dans des perspectives magnifiques dont l'blouissement fait sourire et fermer les yeux.

Vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n'aurais su formuler par aucun mot, ni prciser dans ma pense sous aucune forme, mais dont j'avais nanmoins le dsir positif, incessant. J'ai toujours aim les choses brillantes. Enfant, je me poussais dans la foule, la portire des charlatans, pour voir les galons rouges de leurs domestiques et les rubans de la bride de leurs chevaux ; je restais longtemps devant la tente des bateleurs, regarder leurs pantalons bouffants et leurs collerettes brodes. Oh ! comme j'aimais surtout la danseuse de corde, avec ses longs pendants d'oreilles qui allaient et venaient autour de sa tte, son gros collier de pierres qui battait sur sa poitrine ! avec quelle avidit inquite je la contemplais, quand elle s'lanait jusqu' la hauteur des lampes suspendues entre les arbres, et que sa robe, borde de paillettes d'or, claquait en sautant et se bouffait dans l'air ! ce sont l les premires femmes que j'ai aimes. Mon esprit se tourmentait en songeant ces cuisses de formes tranges, si bien serres dans des pantalons roses, ces bras souples, entours d'anneaux qu'elles faisaient craquer sur leur dos en se renversant en arrire, quand elles touchaient jusqu' terre avec les plumes de leur turban. La femme, que je tchais dj de deviner (il n'est pas d'ge o l'on n'y songe : enfant, nous palpons avec une sensualit nave la gorge des grandes filles qui nous embrassent et qui nous tiennent dans leurs bras ; dix ans, on rve l'amour ; quinze, il vous arrive ; soixante, on le garde encore, et si les morts songent quelque chose dans leur tombeau, c'est gagner sous terre la tombe qui est proche, pour soulever le suaire de la trpasse et se mler son sommeil) ; la femme tait donc pour moi un mystre attrayant, qui troublait ma pauvre tte d'enfant. A ce que j'prouvais, lorsqu'une de celles-ci venait fixer ses yeux sur moi, je sentais dj qu'il y avait quelque chose de fatal dans ce regard mouvant, qui fait fondre les volonts humaines, et j'en tais la fois charm et pouvant.

A quoi rvais-je durant les longues soires d'tudes, quand je restais, le coude appuy sur mon pupitre, regarder la mche du quinquet s'allonger dans la flamme et chaque goutte d'huile tomber dans le godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le papier et qu'on entendait, de temps autre, le bruit d'un livre qu'on feuilletait ou qu'on refermait ? Je me dpchais bien vite de faire mes devoirs, pour pouvoir me livrer l'aise ces penses chries. En effet, je me le promettais d'avance avec tout l'attrait d'un plaisir rel, je commenais par me forcer y songer, comme un pote qui veut crer quelque chose et provoquer l'inspiration ; j'entrais le plus avant possible dans ma pense, je la retournais sous toutes ses faces, j'allais jusqu'au fond, je revenais et je recommenais ; bientt c'tait une course effrne de l'imagination, un lan prodigieux hors du rel, je me faisais des aventures, je m'arrangeais des histoires, je me btissais des palais, je m'y logeais comme un empereur, je creusais toutes les mines de diamant et je me les jetais seaux sur le chemin que je devais parcourir.

Et quand le soir tait venu, que nous tions tous couchs dans nos lits blancs, avec nos rideaux blancs, et que le matre d'tude seul se promenait de long en large dans le dortoir, comme je me renfermais bien plus en moi-mme, cachant avec dlices dans mon sein cet oiseau qui battait des ailes et dont je sentais la chaleur ! J'tais toujours longtemps m'endormir, j'coutais les heures sonner, plus elles taient longues plus j'tais heureux ; il me semblaient qu'elles me poussaient dans le monde en chantant, et saluaient chaque moment de ma vie en me disant : Aux autres ! aux autres ! venir ! adieu ! adieu ! Et quand la dernire vibration s'tait teinte, quand mon oreille ne bourdonnait plus l'entendre, je me disais : A demain, la mme heure sonnera, mais demain ce sera un jour de moins, un jour de plus vers l-bas, vers ce but qui brille, vers mon avenir, vers ce soleil dont les rayons m'inondent et que je toucherai alors des mains , et je me disais que c'tait bien long venir, et je m'endormais presque en pleurant.

Certains mots me bouleversaient, celui de femme, de matresse surtout ; je cherchais l'explication du premier dans les livres, dans les gravures, dans les tableaux, dont j'aurais voulu pouvoir arracher les draperies pour y dcouvrir quelque chose. Le jour enfin que je devinai tout, cela m'tourdit d'abord avec dlices, comme une harmonie suprme, mais bientt je devins calme et vcus ds lors avec plus de joie, je sentis un mouvement d'orgueil me dire que j'tais un homme, un tre organis pour avoir un jour une femme moi ; le mot de la vie m'tait connu, c'tait presque y entrer et dj en goter quelque chose, mon dsir n'alla pas plus loin, et je demeurai satisfait de savoir ce que je savais. Quant une matresse, c'tait pour moi un tre satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de longues extases : c'tait pour leurs matresses que les rois ruinaient et gagnaient des provinces ; pour elles on tissait les tapis de l'Inde, on tournait l'or, on ciselait le marbre, on remuait le monde ; une matresse a des esclaves, avec des ventails de plume pour chasser les moucherons, quand elle dort sur des sofas de satin ; des lphants chargs de prsents attendent qu'elle s'veille, des palanquins la portent mollement au bord des fontaines, elle sige sur des trnes, dans une atmosphre rayonnante et embaume, bien loin de la foule, dont elle est l'excration et l'idole.

Ce mystre de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore cause de cela mme, m'irritait et me tentait du double appt de l'amour et de la richesse. Je n'aimais rien tant que le thtre, j'en aimais jusqu'aux bourdonnements des entractes, jusqu'aux couloirs, que je parcourais le coeur mu pour trouver une place. Quand la reprsentation tait dj commence, je montais l'escalier en courant, j'entendais le bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j'entrais, que je m'asseyais, tout l'air tait embaum d'une chaude odeur de femme bien habille, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les gants blancs, le mouchoir brod ; les galeries couvertes de monde, comme autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir suspendues entendre chanter ; l'actrice seule tait sur le devant de la scne, et sa poitrine, d'o sortait des notes prcipites, se baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop et l'emportait dans un tourbillon mlodieux, les roulades faisaient onduler son cou gonfl, comme celui d'un cygne, sous le poids de baisers ariens ; elle tendait les bras, criait, pleurait, lanait des clairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand elle reprenait le motif, il me semblait qu'elle arrachait mon coeur avec le son de sa voix pour le mler elle dans une vibration amoureuse.

On l'applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport, je savourais sur sa tte les adorations de la foule, l'amour de tous ces hommes et le dsir de chacun d'eux. C'est de celle-l que j'aurais voulu tre aim, aim d'un amour dvorant et qui fait peur, un amour de princesse ou d'actrice, qui nous remplit d'orgueil et vous fait de suite l'gal des riches et des puissants ! Qu'elle est belle la femme que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne la foule, pour les rves de chaque nuit, la fivre du dsir, celle qui n'apparat jamais qu'aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans l'idal d'un pote comme dans une vie faite pour elle ! elle doit avoir pour celui qu'elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui qu'elle verse flot sur tous les coeurs bants qui s'en abreuvent, des chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses, plus tremblantes ! Si j'avais pu tre prs de ces lvres d'o elles sortaient si pures, toucher ces cheveux luisants qui brillaient sous des perles ! Mais la rampe du thtre me semblait la barrire de l'illusion ; au-del il y avait pour moi l'univers de l'amour et de la posie, les passions y taient plus belles et plus sonores, les forts et les palais s'y dissipaient comme de la fume, les sylphides descendait des cieux, tout chantait, tout aimait.

C'est tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait dans les corridors, ou dans les rcrations, pendant qu'on jouait aux barres ou la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant sur les feuilles tombes des tilleuls pour m'amuser entendre le bruit de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.

Je fus bientt pris du dsir d'aimer, je souhaitai l'amour avec une convoitise infinie, j'en rvais les tourments, je m'attendais chaque instant un dchirement qui m'et combl de joie. Plusieurs fois je crus y tre, je prenais dans ma pense la premire femme venue qui m'avait sembl belle, et je me disais : C'est celle-l que j'aime , mais le souvenir que j'aurais voulu en garder s'applissait et s'effaait au lieu de grandir ; je sentais, d'ailleurs, que je me forais aimer, que je jouais, vis--vis de mon coeur, une comdie qui ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse ; je regrettais presque des amours que je n'avais pas eues, et puis j'en rvais d'autres dont j'aurais voulu pouvoir me combler l'me.

C'tait surtout le lendemain de bal ou de comdie, la rentre d'une vacance de deux ou trois jours, que je me rvais une passion. Je me reprsentais celle que j'avais choisie, telle que je l'avais vue, en robe blanche, enleve dans une valse aux bras d'un cavalier qui la soutient et qui lui sourit, ou appuye sur la rampe de velours d'une loge et montrant tranquillement un profil royal ; le bruit des contredanses, l'clat des lumires rsonnait et m'blouissait quelques temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie d'une rverie douloureuse. J'ai eu ainsi mille petits amours, qui ont dur huit jours ou un mois et que j'ai souhait prolonger des sicles ; je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel tait le but o ces vagues dsirs convergeaient ; c'tait, je crois, le besoin d'un sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d'lev dont je ne voyais pas le fate.

La pubert du coeur prcde celle du corps ; or j'avais plus besoin d'aimer que de jouir, plus envie de l'amour que de la volupt. Je n'ai mme plus maintenant l'ide de cet amour de la premire adolescence, o les sens ne sont rien et que l'infini seul remplit ; plac entre l'enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite qu'on l'oublie.

J'avais tant lu chez les potes le mot amour, et si souvent je me le redisais pour me charmer de sa douceur, qu' chaque toile qui brillait dans un ciel bleu par une nuit douce, qu' chaque murmure du flot sur la rive, qu' chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rose, je me disais : J'aime ! oh ! j'aime ! et j'en tais heureux, j'en tais fier, dj prt aux dvouements les plus beaux, et surtout quand une femme m'effleurait en passant ou me regardait en face, j'aurais voulu l'aimer mille fois plus, ptir encore davantage, et que mon petit battement de coeur pt me casser la poitrine.

Il y a un ge, vous le rappelez-vous, lecteur, o l'on sourit vaguement, comme s'il y avait des baisers dans l'air ; on a le coeur tout gonfl d'une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines, il y ptille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal. Vous vous rveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus palpitant, plus mu ; de doux fluides montent et descendent en vous et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres tordent leur tte sous le vent en de molles courbures, les feuilles frmissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les nuages glissent et ouvrent le ciel, o la lune sourit et se mire d'en haut sur la rivire. Quand vous marchez le soir, respirant l'odeur des foins coups, coutant le coucou dans les bois, regardant les toiles qui filent, votre coeur, n'est-ce-pas, votre coeur est plus pur, plus pntr d'air, de lumire et d'azur que l'horizon paisible, o la terre touche le ciel dans un calme baiser. Oh ! comme les cheveux de femmes embaument ! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards nous pntrent !

Mais dj ce n'tait plus les premiers blouissements de l'enfance, souvenirs agitants des rves de la nuit passe ; j'entrais, au contraire, dans une vie relle o j'avais ma place, dans une harmonie immense o mon coeur chantait un hymne et vibrait magnifiquement ; je gotais avec joie cet panouissement charmant, et mes sens s'veillant ajoutaient mon orgueil. Comme le premier homme cre, je me rveillais enfin d'un long sommeil, et je voyais prs de moi un tre semblable moi, mais muni des diffrences qui plaaient entre nous deux une attraction vertigineuse, et en mme temps je sentais pour cette forme nouvelle un sentiment nouveau dont ma tte tait fire, tandis que le soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais, que l'ombre tait plus douce et plus aimante.

Simultanment cela, je sentais chaque jour le dveloppement de mon intelligence, elle vivait avec mon coeur d'une vie commune. Je ne sais pas si mes ides taient des sentiments, car elles avaient toutes la chaleur des passions, la joie intime que j'avais dans le profond de mon tre dbordait sur le monde et l'embaumait pour moi du surplus de mon bonheur, j'allais toucher la connaissance des volupts suprmes, et, comme un homme la porte de sa matresse, je restais longtemps me faire languir exprs, pour savourer un espoir certain et me dire : tout l'heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera moi, bien moi, ce n'est pas un rve.

Etrange contradiction ! je fuyais la socit des femmes, et j'prouvais devant elles un plaisir dlicieux ; je prtendais ne point les aimer, tandis que je vivais dans toutes et que j'aurais voulu pntrer l'essence de chacune pour me mler sa beaut. Leurs lvres dj m'invitaient d'autres baisers que ceux des mres, par la pense je m'enveloppais de leurs cheveux, et je me plaais entre leurs seins pour m'y craser sous un touffement divin ; j'aurais voulu tre le collier qui baisait leur cou, l'agraphe qui mordait leur paule, le vtement qui couvrait de tout le reste du corps. Au-del du vtement je ne voyais plus rien, sous lui tait un infini d'amour, je m'y perdais y penser.

Ces passions que j'aurais voulu avoir, je les tudiais dans les livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur deux ou trois ides, sur deux ou trois mots, autour desquels tout le reste tournait comme des satellites autour de leur astre. J'avais ainsi peupl mon infini d'une quantit de soleils d'or, les contes d'amour se plaaient dans ma tte ct des belles rvolutions, les belles passions face face des grands crimes ; je songeais la fois aux nuits toils des pays chauds et l'embrasement des villes incendies, aux lianes des forts vierges et la pompe des monarchies perdues, aux tombeaux et aux berceaux ; murmure du flot dans les joncs, roucoulement des tourterelles sur les colombiers, bois de myrte et senteur d'alos, cliquetis des pes contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui reluit, tincellements de la vie, agonies des dsesprs, je contemplais tout du mme regard bant, comme une fourmilire qui se ft agite mes pieds. Mais, par-dessus cette vie si mouvante la surface, si rsonnante de tant de cris diffrents, surgissait une immense amertume qui en tait la synthse et l'ironie.

Le soir, dans l'hiver, je m'arrtais devant les maisons claires o l'on dansait, et je regardais des ombres passer derrire des rideaux rouges, j'entendais des bruits chargs de luxe, des verres qui claquaient sur des plateaux, de l'argenterie qui tintait dans des plats, et je me disais qu'il ne dpendait que de moi de prendre part cette fte o l'on se ruait, ce banquet o tous mangeaient ; un orgueil sauvage m'en cartait, car je trouvais que ma solitude me faisait beau, et que mon coeur tait plus large le tenir loign de tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais ma route travers les rues dsertes, o les rverbres se balanaient tristement en faisant crier leurs poulies.

Je rvais la douleur des potes, je pleurais avec eux leurs larmes les plus belles, je les sentais jusqu'au fond du coeur, j'en tais pntr, navr, il me semblait parfois que l'enthousiasme qu'ils me donnaient me faisait leur gal et me montait jusqu' eux ; des pages, o d'autres restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur de pythonisse, je m'en ravageais l'esprit plaisir, je me les rcitais au bord de la mer, ou bien j'allais, la tte baisse, marchant dans l'herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre.

Malheur qui n'a pas dsir des colres de tragdie, qui ne sait pas par coeur des strophes amoureuses pour se les rpter au clair de lune ! il est beau de vivre ainsi dans la beaut ternelle, de se draper avec les rois, d'avoir les passions leur expression la plus haute, d'aimer les amours que le gnie rendus immortels.

Ds lors, je ne vcus plus que dans un idal sans bornes, o, libre et volant l'aise, j'allais comme une abeille cueillir sur toutes choses de quoi me nourrir et vivre ; je tchais de dcouvrir, dans les bruits des forts et des flots, des mots que les autres hommes n'entendaient point, et j'ouvrais l'oreille pour couter la rvlation de leur harmonie ; je composais avec les nuages et le soleil des tableaux normes, que nul langage n'et pu rendre, et, dans les actions humaines galement, j'y percevais tout coup des rapports et des antithses dont la prcision lumineuse m'blouissait moi-mme. Quelquefois, l'art et la posie semblaient ouvrir leurs horizons infinis et s'illuminer l'un l'autre de leur propre clat, je btissais des palais de cuivre rouge, je montais ternellement dans un ciel radieux, sur un escalier de nuages plus mous que des dredons.

L'aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes cimes ; sous lui il voit les nuages qui roulent dans les valles, emportant avec eux les hirondelles ; il voit la pluie tomber sur les sapins, les pierres de marbre rouler dans le gave, le ptre qui siffle ses chvres, les chamois qui sautent les prcipices. En vain la pluie ruisselle, l'orage casse les arbres, les torrents roulent avec des sanglots, la cascade fume et bondit, le tonnerre clate et brise la cime des monts, paisible il vole au-dessus et bat des ailes ; le bruit de la montagne l'amuse, il pousse des cris de joie, lutte avec les nues qui courent vite, et monte encore plus haut dans son ciel immense.

Moi aussi, je me suis amus du bruit des temptes et du bourdonnement vague des hommes qui montait jusqu' moi ; j'ai vcu dans une aire leve, o mon coeur se gonflait d'air pur, o je poussais des cris de triomphe pour me dsennuyer de ma solitude.

Il me vint bien vite un invincible dgot pour les choses d'ici-bas. Un matin, je me sentis vieux et plein d'expriences sur mille choses inprouves, j'avais de l'indiffrence pour les plus tentantes et du ddain pour les plus belles ; tout ce qui faisait l'envie des autres me faisait piti, je ne voyais rien qui valt mme la peine d'un dsir, peut-tre ma vanit faisait-elle que j'tais au-dessus de la vanit commune et mon dsintressement n'tait-il que l'excs d'une cupidit sans bornes. J'tais comme ces difices neufs, sur lesquels la mousse se met dj pousser avant qu'ils ne soient achevs d'tre btis ; les joies turbulentes de mes camarades m'ennuyaient, et je haussais les paules leurs niaiseries sentimentales : les uns gardaient tout un an un vieux gant blanc, ou un camlia fan, pour le couvrir de baisers et de soupirs ; d'autres crivaient des modistes, donnaient rendez-vous des cuisinires ; les premiers me semblaient sots, les seconds grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise socit m'ennuyaient galement, j'tais cynique avec les dvots et mystique avec les libertins, de sorte que tous ne m'aimaient gure.

A cette poque o j'tais vierge, je prenais plaisir contempler les prostitues, je passais dans les rues qu'elles habitent, je hantais les lieux o elles se promnent ; quelquefois je leur parlais pour me tenter moi-mme, je suivais leurs pas, je les touchais, j'entrais dans l'air qu'elles jettent autour d'elles ; et comme j'avais de l'impudence, je croyais tre calme ; je me sentais le coeur vide, mais ce vide-l tait un gouffre.

J'aimais me perdre dans le tourbillon des rues ; souvent je prenais des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant pour dcouvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes ces ttes passaient vite devant moi : les unes souriaient, sifflaient en partant, les cheveux au vent ; d'autres taient ples, d'autres rouges, d'autres livides ; elles disparaissaient rapidement mes cts, elles glissaient les unes aprs les autres comme les enseignes lorsqu'on est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui allaient dans tous les sens, et je tchais de rattacher chaque pied un corps, un corps une ide, tous ces mouvements des buts, et je me demandais o tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces gens. Je regardais les quipages s'enfoncer sous les pristyles sonores et le lourd marchepied se dployer avec fracas ; la foule s'engouffrait la porte des thtres, je regardais les lumires briller dans le brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans toiles ; au coin d'une rue, un joueur d'orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un marchant de fruits poussait sa charrette, claire d'un falot rouge ; les cafs taient pleins de bruit, les glaces tincelaient sous le feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de marbre ; la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour voir les riches manger, je me mlais eux et, d'un regard pareil, je contemplais les heureux de la vie ; je jalousais leur joies banales, car il y a des jours o l'on est si triste qu'on voudrait se faire plus triste encore, on s'enfonce plaisir dans le dsespoir comme dans une route facile, on a le coeur tout gonfl de larmes et l'on s'excite pleurer. J'ai souvent souhait d'tre misrable et de porter des haillons, d'tre tourment de la faim, de sentir le sang couler d'une blessure, d'avoir une haine et de chercher me venger.

Quelle est donc cette douleur inquite, dont on est fier comme du gnie et que l'on cache comme un amour ? vous ne la dites personne, vous la gardez pour vous seul, vous l'treignez sur votre poitrine avec des baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant ? et qui vous rend si sombre l'ge o tout sourit ? n'avez-vous pas des amis tout dvous ? une famille dont vous faites l'orgueil, des bottes vernies, un paletot ouat, etc ? Rhapsodies potiques, souvenirs de mauvaises lectures, hyperboles de rhtorique, que toutes ces grandes douleurs sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une mtaphore invente un jour d'ennui ? J'en ai longtemps dout, aujourd'hui je n'en doute plus.

Je n'ai rien aim et j'aurais voulu tant aimer ! il me faudra mourir sans avoir rien got de bon. A l'heure qu'il est, mme la vie humaine m'offre encore mille aspects que n'ai peine entrevus : jamais, seulement, au bord d'une source vive et sur un cheval haletant, je n'ai entendu le son du cor au fond des bois ; jamais non plus, par une nuit douce et respirant l'odeur des roses, je n'ai senti une main frmir dans la mienne et la saisir en silence. Ah ! je suis plus vide, plus creux, plus triste qu'un tonneau dfonc dont on a tout bu, et o les araignes jettent leurs toiles dans l'ombre.

Ce n'tait point la douleur de Ren ni l'immensit cleste de ses ennuis, plus beaux et plus argents que les rayons de la lune ; je n'tais point chaste comme Werther ni dbauch comme Don Juan ; je n'tais, pour tout, ni assez pur, ni assez fort.

J'tais donc, ce que vous tes tous, un certain homme, qui vit, qui dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renferm en lui-mme, et retrouvant en lui, partout o il se transporte, les mmes ruines d'esprances sitt abattues qu'leves, la mme poussire de choses broyes, les mmes sentiers mille fois parcourus, les mmes profondeurs inexplores, pouvantables et ennuyeuses. N'tes-vous pas las comme moi de vous rveiller tous les matins et de revoir le soleil ? las de vivre de la mme vie et de souffrir la mme douleur ? las de dsirer et las d'tre dgot ? las d'attendre et las d'avoir ?

A quoi bon crire ceci ? pourquoi continuer, de la mme voix dolente, le mme rcit funbre ? Quand je l'ai commenc, je le savais beau, mais mesure que j'avance, mes larmes me tombent sur le coeur et m'teignent la voix.

Oh ! le ple soleil d'hiver ! il est triste comme un souvenir heureux. Nous sommes entours d'ombre, regardons notre foyer brler ; les chardons tals sont couverts de grandes lignes noires entrecroises, qui semblent battre comme des veines animes d'une autre vie ; attendons la nuit venir.

Rappelons-nous nos beaux jours, les jours o nous tions gais, o nous tions plusieurs, o le soleil brillait, o les oiseaux cachs chantaient aprs la pluie, les jours o nous nous tions promens dans le jardin ; le sable des alles tait mouill, les corolles des roses taient tombes dans les plates-bandes, l'air embaumait. Pourquoi n'avons-nous pas assez senti notre bonheur quand il nous a pass par les mains ? il et fallu, ces jours-l, ne penser qu' le goter et savourer longuement chaque minute, afin qu'elle s'coult plus lente ; il y mme des jours qui ont pass comme d'autres, et dont je me ressouviens dlicieusement. Une fois, par exemple, c'tait l'hiver, il faisait trs froid, nous sommes rentrs de promenade, et comme nous tions peu, on nous a laisss nous mettre l'aise autour du pole ; nous nous sommes chauffs l'aise, nous faisions rtir nos morceaux de pain avec nos rgles, le tuyau bourdonnait ; nous causions de mille choses : des pices que nous avions vues, des femmes que nous aimions, de notre sortie du collge, de ce que nous ferions quand nous serions grands, etc. Une autre fois, j'ai pass tout l'aprs-midi couch sur le dos, dans un champ o il y avait des petites marguerites qui sortaient de l'herbe ; elles taient, jaunes, rouges, elles disparaissaient dans la verdeur du pr, c'tait un tapis de nuances infinies ; le ciel pur taient couvert de petits nuages blancs qui ondulaient comme des vagues rondes ; j'ai regard le soleil travers mes mains appuyes sur ma figure, il dorait le bord de mes doigts et rendait ma chair rose, je fermais exprs les yeux pour voir sous mes paupires de grandes taches vertes avec des franges d'or. Et un soir, je ne sais plus quand, je m'tais endormi au pied d'un mulon ; quand je me suis rveill, il faisait nuit, les toiles brillaient, palpitaient, les meules de foin avanaient leur ombre derrire elles, la lune avait une belle figure d'argent.

Comme tout cela est bien loin ! est-ce que je vivais dans ce temps-l ? tait-ce bien moi ? est-ce moi maintenant ? Chaque minute de ma vie se trouve tout coup spare de l'autre par un abme, entre hier et aujourd'hui il y a pour moi une ternit qui m'pouvante, chaque jour il me semble que je n'tais pas si misrable la veille et, sans pouvoir dire ce que j'avais de plus, je sens bien que je m'appauvris et que l'heure qui arrive m'emporte quelque chose, tonn seulement d'avoir encore dans le coeur place pour la souffrance ; mais le coeur de l'homme est inpuisable pour la tristesse : un ou deux bonheurs le remplissent, toutes les misres de l'humanit peuvent s'y donner rendez-vous et vivre comme des htes.

Si vous m'aviez demand ce qu'il me fallait, je n'aurais su que rpondre, mes dsirs n'avaient point d'objet, ma tristesse n'avait pas de cause immdiate ; ou plutt, il y avait tant de buts et tant de causes que je n'aurais su en dire aucun. Toutes les passions entraient en moi et ne pouvaient en sortir, s'y trouvaient l'troit ; elles s'enflammaient les unes les autres, comme par des miroirs concentriques : modeste, j'tais plein d'orgueil ; vivant dans la solitude, je rvais la gloire ; retir du monde, je brlais d'y paratre, d'y briller ; chaste, je m'abandonnais, dans mes rves du jour et de la nuit, aux luxures les plus effrnes, aux volupts les plus froces. La vie que je refoulais en moi-mme se contractait au coeur et le serrait l'touffer.

Quelquefois, n'en pouvant plus, dvor de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon me, aimant d'un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rves magnifiques, tent par toutes les volupts de la pense, aspirant moi toutes les posies, toutes les harmonies, et cras sous le poids de mon coeur et de mon orgueil, je tombais ananti dans un abme de douleurs, le sang me fouettait la figure, mes artres s'tourdissaient, ma poitrine semblait rompre, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j'tais ivre, j'tais fou, je m'imaginais tre grand, je m'imaginais contenir une incarnation suprme, dont la rvlation et merveill le monde, et ses dchirements, c'tait la vie mme du dieu que je portais dans mes entrailles. A ce dieu magnifique j'ai immol toutes les heures de ma jeunesse ; j'avais fait de moi-mme un temple pour contenir quelque chose de divin, le temple est rest vide, l'ortie a pouss entre les pierres, les piliers s'croulent, voil les hiboux qui y font leur nids. N'usant pas de l'existence, l'existence m'usait, mes rves me fatiguaient encore plus que de grands travaux ; une cration entire, immobile, irrvle elle-mme, vivait sourdement sous ma vie ; j'tais un chaos dormant de mille prcipices fconds qui ne savaient comment se manifester ni que faire d'eux-mmes, ils cherchaient leurs formes et attendaient leur moule.

J'tais, dans la varit de mon tre, comme une immense fort de l'Inde, o la vie palpite dans chaque atome et apparat, monstrueuse ou adorable, sous chaque rayon de soleil ; l'azur est rempli de parfums et de poisons, les tigres bondissent, les lphants marchent firement comme des pagodes vivantes, les dieux, mystrieux et difformes, sont cachs dans le creux des cavernes parmi de grands monceaux d'or ; et au milieu, coule le large fleuve, avec des crocodiles bants qui font claquer leurs cailles dans le lotus du rivage, et ses les de fleurs que le courant entrane avec des troncs d'arbre et des cadavres verdis par la peste. J'aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante ; je l'aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des toiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers le rivage ; je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du violon, dans le frmissement des chnes, dans le soleil couchant, qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone o les reines se tenaient accoudes en regardant l'Asie.

Et au milieu de tout je restais sans mouvement ; entre tant d'actions que je voyais, que j'excitais mme, je restais inactif, aussi inerte qu'une statue entoure d'un essaim de mouches qui bourdonnent ses oreilles et qui courent sur son marbre.

Oh ! comme j'aurais aim si j'avais aim, si j'avais pu concentrer sur un seul point toutes ces forces divergentes qui retombaient sur moi ! Quelquefois, tout prix je voulais trouver une femme, je voulais l'aimer, elle contenait tout pour moi, j'attendais tout d'elle, c'tait mon soleil de posie, qui devait faire clore toute fleur et resplendir toute beaut ; je me promettais un amour divin, je lui donnais d'avance une aurole m'blouir, et la premire qui venait ma rencontre, au hasard, dans la foule, je lui vouais mon me, et je la regardais de manire ce qu'elle me comprt bien, ce qu'elle pt lire dans ce seul regard tout ce que j'tais, et m'aimer. Je plaais ma destine dans ce hasard, mais elle passait comme les autres, comme les prcdentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais, plus dlabr qu'une voile dchire trempe par l'orage.

Aprs de tels accs, la vie se rouvrait pour moi dans l'ternelle mlancolie de ses heures qui coulent et de ses jours qui reviennent, j'attendais le soir avec impatience, je comptais combien il m'en restait encore pour atteindre la fin du mois, je souhaitais d'tre la saison prochaine, j'y voyais sourire une existence plus douce. Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les paules, je voulais travailler, lire ; j'ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu deux lignes d'un seul, je les rejetais avec dgot et je me remettais dormir dans le mme ennui.

Que faire ici-bas ? qu'y rver ? qu'y btir ? dites-le moi donc, vous que la vie amuse, qui marchez vers un but et vous tourmentez pour quelque chose !

Je ne trouvais rien qui ft digne de moi, je me trouvais galement propre rien. Travailler, tout sacrifier une ide, une ambition, ambition misrable et triviale, avoir une place, un nom ? aprs ? quoi bon ? Et puis je n'aimais pas la gloire, la plus retentissante ne m'et point satisfait parce qu'elle n'et jamais atteint l'unisson de mon coeur.

Je suis n avec le dsir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot que la vie et plus honteux que d'y tenir. Elev sans religion, comme les hommes de mon ge, je n'avais pas le bonheur sec des athes ni l'insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je suis entr quelquefois dans une glise, c'tait pour couter l'orgue, pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches ; mais quand au dogme, je n'allais pas jusqu' lui ; je me sentais bien le fils de Voltaire.

Je voyais les autres gens vivre, mais d'une autre vie que la mienne : les uns croyaient, les autres niaient, d'autres doutaient, d'autres enfin ne s'occupaient pas du tout de tout a et faisaient leurs affaires, c'est--dire vendaient dans leurs boutiques, crivaient leurs livres ou criaient dans leur chaire ; c'tait l ce qu'on appelle l'humanit, surface mouvante des mchants, de lches, d'idiots et de laids. Et moi j'tais dans la foule, comme une algue arrache sur l'Ocan, perdue au milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui m'entouraient et qui bruissaient.

J'aurais voulu tre empereur pour la puissance absolue, pour le nombre des esclaves, pour les armes perdues d'enthousiasme ; j'aurais voulu tre femme pour la beaut, pour pouvoir m'admirer moi-mme, me mettre nue, laisser retomber ma chevelure sur mes talons et me mirer dans les ruisseaux. Je me perdais plaisir dans des songeries sans limites, je m'imaginais assister de belles ftes antiques, tre roi des Indes et aller la chasse sur un lphant blanc, voir des danses ioniennes, couter le flot grec sur les marches d'un temple, entendre les brises des nuits dans les lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cloptre sur ma galre antique. Ah ! folies que tout cela ! malheur la glaneuse qui laisse l sa besogne et lve la tte pour voir les berlines passer sur la grand route ! En se remettant l'ouvrage, elle rvera de cachemires et d'amours de princes, ne trouvera plus d'pis et rentrera sans avoir fait sa gerbe.

Il et mieux valu faire comme tout le monde, ne prendre la vie ni trop au srieux ni trop au grotesque, choisir un mtier et l'exercer, saisir sa part du gteau commun et le manger en disant qu'il est bon, que de suivre le triste chemin o j'ai march tout seul ; je ne serais pas crire ceci ou c'et t une autre histoire. A mesure que j'avance, elle se confond mme pour moi, comme les perspectives que l'on voit de trop loin, car tout passe, mme le souvenir de nos larmes les plus brlantes, de nos rires les plus sonores ; bien vite l'oeil se sche et la bouche reprend son pli ; je n'ai plus maintenant que la rminiscence d'un long ennui qui a dur plusieurs hivers, passs bailler, dsirer ne plus vivre.

C'est peut-tre pour tout cela que je me suis cru pote ; aucune des misres ne m'a manqu, hlas ! comme vous voyez. Oui, il m'a sembl autrefois que j'avais du gnie, je marchais le front rempli de penses magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes veines ; au moindre froissement du beau, une mlodie pure montait en moi, ainsi que ces voix ariennes, sons forms par le vent, qui sortent des montagnes ; les passions humaines auraient vibr merveilleusement si je les avais touches, j'avais dans la tte des drames tout faits, remplis de scnes furieuses et d'angoisses non rvles ; depuis l'enfant dans son berceau jusqu'au mort dans sa bire, l'humanit rsonnait en moi avec tous ses chos ; parfois des ides gigantesques me traversaient tout coup l'esprit, comme, l't, ces grands clairs muets qui illuminent une ville entire, avec tous les dtails de ses difices et les carrefours de ses rues. J'en tais branl, bloui ; mais quand je retrouvais chez d'autres les penses et jusqu'aux formes mmes que j'avais conues, je tombais, sas transition, dans un dcouragement sans fond ; je m'tais cru leur gal et je n'tais plus que leur copiste ! Je passais alors de l'enivrement du gnie au sentiment dsolant de la mdiocrit, avec toute la rage des rois dtrns et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours, j'aurais jur tre n pour la Muse, d'autres fois je me trouvais presque idiot ; et toujours passant ainsi de tant de grandeur tant de bassesse, j'ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres dans leur vie, par tre et rester misrable.

Dans ce temps-l, chaque matin en m'veillant, il me semblait qu'il allait s'accomplir, ce jour-l, quelque grand vnement ; j'avais le coeur gonfl d'esprance, comme si j'eusse attendu d'un pays lointain une cargaison de bonheur ; mais, la journe avanant, je perdais tout courage ; au crpuscule surtout, je voyais bien qu'il ne viendrait rien. Enfin la nuit arrivait et je me couchais.

De lamentables harmonies s'tablissaient entre la nature physique et moi. Comme mon coeur se serrait quand le vent sifflait dans les serrures, quand les rverbres jetaient leur lueur sur la neige, quand j'entendais les chiens aboyer aprs la lune !

Je ne voyais rien quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude, ni la posie, ni la science, ni l'impit, ni la religion ; j'errais en tout cela comme les mes dont l'enfer ne veut pas et que le paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme un homme mort, je n'tais plus qu'une momie embaume dans ma douleur ; la fatalit, qui m'avait courb ds ma jeunesse, s'tendait pour moi sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface de la terre, elle me devint une atroce divinit, que j'adorais comme les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre ; je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d'effort pour en sortir, je le savourais mme, avec la joie dsespre du malade qui gratte sa plaie et se met rire quand il a du sang aux ongles.

Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage sans nom. J'avais dans le coeur des trsors de tendresse, et je devins plus froce que les tigres ; j'aurais voulu anantir la cration et m'endormir avec elle dans l'infini du nant ; que ne me rveillais-je la lueur des villes incendies ! J'aurais voulu entendre le frmissement des ossements que la flamme fait ptiller, traverser des fleuves chargs de cadavres, galoper sur des peuples courbs et les craser des quatre fers de mon cheval, tre Genghis Khan, Tamerlan, Nron, effrayer le monde au froncement de mes sourcils.

Autant j'avais eu d'exaltations et de rayonnements, autant je me renfermai et roulai sur moi-mme. Depuis longtemps dj j'ai sch mon coeur, rien de nouveau n'y entre plus, il est vide comme les tombeaux o les morts sont pourris. J'avais pris le soleil en haine, j'tais excd du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me semblait sot comme la campagne ; tout s'assombrit et se rapetissa, je vcus dans un crpuscule perptuel.

 

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Novembre

(2)

Quelquefois je me demandais si je ne me trompais pas ; j'alignais ma jeunesse, mon avenir, mais quelle pitoyable jeunesse, quel avenir vide !

Quand je voulais sortir du spectacle de ma misre et regarder le monde, ce que j'en pouvais voir, c'taient des hurlements, des cris, des larmes, des convulsions, la mme comdie revenant perptuellement avec les mmes acteurs ; et il y a des gens, me disais-je, qui tudient tout cela et se remettent la tche tous les matins ! Il n'y avait plus qu'un grand amour qui et pu me tirer de l, mais je regardais cela comme quelque chose qui n'est pas de ce monde, et je regrettai amrement tout le bonheur que j'avais rv.

Alors, la mort m'apparut belle. Je l'ai toujours aime ; enfant, je la dsirais seulement pour la connatre, pour savoir qu'est-ce qu'il y a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil ; je me souviens avoir souvent gratt le vert-de-gris de vieux sous pour m'empoisonner, essay d'avaler des pingles, m'tre approch de la lucarne d'un grenier pour me jeter dans la rue... Quand je pense que presque tous les enfants font de mme, qu'ils cherchent se suicider dans leurs jeux, ne dois-je pas conclure que l'homme, quoi qu'il en dise, aime la mort d'un amour dvorant ? Il lui donne tout ce qu'il cre, il en sort et il y retourne, il ne fait qu'y songer tant qu'il vit, il en a le germe dans le corps, le dsir dans le coeur.

Il est si doux de se figurer qu'on n'est plus ! il fait calme dans tous les cimetires ! l, tout tendu et roul dans le linceul et les bras en croix sur la poitrine, les sicles passent sans plus vous veiller que le vent qui passe sur l'herbe. Que de fois j'ai contempl, dans les chapelles des cathdrales, ces longues statues de pierre couches sur les tombeaux ! leur calme est si profond que la vie ici-bas n'offre rien de pareil ; ils ont, sur leur lvre froide, comme un sourire mont du fond du tombeau, on dirait qu'ils dorment, qu'ils savourent la mort. N'avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de ces dfaillances o il semble que tout se rompt, comme des chafaudages pourris, c'est l le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie sans lendemain, le rve sans veil. Et puis on va peut-tre dans un monde plus beau, par del les toiles, o l'on vit de la vie de la lumire et des parfums ; l'on est peut-tre quelque chose de l'odeur des roses et de la fracheur des prs ! Oh, non, non, j'aime mieux croire que l'on est bien mort tout fait, que rien ne sort du cercueil ; et s'il faut encore sentir quelque chose, que soit son propre nant, que la mort se repaisse d'elle-mme et s'admire ; assez de vie juste pour sentir que l'on n'est plus.

Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l'abme, j'attendais le vertige venir, j'avais une inconcevable envie de m'lancer, de voler dans l'air, de me dissiper avec les vents ; je regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les appuyais sur mon front, je m'habituais au contact de leur froid et de leur pointe ; d'autres fois, je regardais les rouliers tournant l'angle des rues et l'norme largeur de leurs roues broyer la poussire sur le pav ; je pensais que ma tte serait ainsi bien crase, pendant que les chevaux iraient au pas. Mais je n'aurais pas voulu tre enterr, la bire m'pouvante ; j'aimerais plutt tre dpos sur un lit de feuilles sches, au fond des bois, et que mon corps s'en allt petit petit au bec des oiseaux et aux pluies d'orage.

Un jour, Paris, je me suis arrt longtemps sur le Pont-Neuf ; c'tait l'hiver, la Seine charriait, de gros glaons ronds descendaient lentement le courant et se fracassaient sous les arches, le fleuve tait verdtre ; j'ai song tous ceux qui taient venus l pour en finir. Combien de gens avaient pass la place o je me tenais alors, courant la tte leve leurs amours ou leurs affaires, et qui y taient revenus, un jour, marchant petits pas, palpitant l'approche de mourir ! Ils se sont approch du parapet, ils ont mont dessus, ils ont saut. Oh ! que de misres ont fini l, que de bonheurs y ont commenc ! Quel tombeau froid et humide ! comme il s'largit pour nous ! comme il y en a dedans ! ils sont tous l, au fond, roulant lentement avec leurs faces crispes et leurs membres bleus, chacun de ces flots glacs les emporte dans leur sommeil et les trane doucement la mer.

Quelquefois les vieillards me regardaient avec envie, ils me disaient que j'tais heureux d'tre jeune, que c'tait l le bel ge, leurs yeux caves admiraient mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours et me les contaient ; mais je me suis souvent demand si, dans leur temps, la vie tait plus belle, et comme je ne voyais rien en moi que l'on pt envier, j'tais jaloux de leurs regrets, parce qu'ils cachaient des bonheurs que je n'avais pas eus. Et puis c'taient des faiblesses d'hommes en enfance faire piti ! je riais doucement et pour presque rien comme les convalescents. Quelquefois je me sentais pris de tendresse pour mon chien, et je l'embrassais avec ardeur ; ou bien j'allais dans une armoire revoir quelque vieil habit de collge, et je songeais la journe o je l'avais trenn, aux lieux o il avait t avec moi, et je me perdais en souvenirs sur tous mes jours vcus. Car les souvenirs sont doux, tristes ou gais, n'importe ! et les plus tristes sont encore les plus dlectables pour nous, ne rsument-ils pas l'infini ? l'on puise quelquefois des sicles songer une certaine heure qui ne reviendra plus, qui a pass, qui est au nant pour toujours, et que l'on rachterait par tout l'avenir.

Mais ces souvenirs-l sont des flambeaux clairsems dans une grande salle obscure, ils brillent au milieu des tnbres ; il n'y a que dans leur rayonnement que l'on y voit, ce qui est plus prs d'eux resplendit, tandis que tout le reste est plus noir, plus couvert d'ombres et d'ennui.

Avant d'aller plus loin, il faut que je vous raconte ceci :

Je ne me rappelle plus bien l'anne, c'tait pendant une vacance, je me suis rveill de bonne humeur et j'ai regard par la fentre. Le jour venait, la lune toute blanche remontait dans le ciel ; entre les gorges des collines, des vapeurs grises et roses fumaient doucement et se perdaient dans l'air ; les poules de la basse-cour chantaient. J'ai entendu derrire la maison, dans le chemin qui conduit aux champs, une charrette passer, dont les roues claquaient dans les ornires, les faneurs allaient l'ouvrage ; il y avait de la rose sur la haie, le soleil brillait dessus, on sentait l'eau et l'herbe.

Je suis sorti et je m'en suis all X... ; j'avais trois lieues faire, je me suis mis en route, seul, sans bton, sans chien. J'ai d'abord march dans les sentiers qui serpentent entre les bls, j'ai pass sous des pommiers, au bord des haies ; je ne songeais plus rien, j'coutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements me berait la pense. J'tais libre, silencieux et calme, il faisait chaud ; de temps autre je m'arrtais, mes tempes battaient, le cri-cri chantait dans les chaumes, et je me remettais marcher. J'ai pass dans un hameau o il n'y avait personne, les cours taient silencieuses, c'tait, je crois, un dimanche ; les vaches, assises dans l'herbe, l'ombre des arbres, ruminaient tranquillement, remuant leurs oreilles pour chasser les moucherons. Je me souviens que j'ai march dans un chemin o un ruisseau coulait sur les cailloux, des lzards verts et des insectes aux ailes d'or montaient lentement le long des rebords de la route, qui tait enfonce et toute couverte par le feuillage.

Puis je me suis trouv sur un plateau, dans un champ fauch ; j'avais la mer devant moi, elle tait toute bleue, le soleil rpandait dessus une profusion de perles lumineuses, des sillons de feu s'tendaient sur les flots ; entre le ciel azur et la mer plus fonce, l'horizon rayonnait, flamboyait ; la vote commenait sur ma tte et s'abaissait derrire les flots, qui remontaient vers elle, faisant comme le cercle d'un infini invisible. Je me suis couch dans un sillon et j'ai regard le ciel, perdu dans la contemplation de sa beaut.

Le champ o j'tais tait un champ de bl, j'entendais les cailles, qui voltigeaient autour de moi et venaient s'abattre sur des mottes de terre ; la mer tait douce, et murmurait plutt comme un soupir que comme une voix ; le soleil lui-mme semblait avoir son bruit, il inondait tout, ses rayons me brlaient les membres, la terre me renvoyait sa chaleur, j'tais noy dans sa lumire, je fermais les yeux et je la voyais encore. L'odeur des vagues montait jusqu' moi, avec la senteur du varech et des plantes marines ; quelquefois elles paraissaient d'arrter ou venaient mourir sans bruit sur le rivage festonn d'cume, comme une lvre dont le baiser ne sonne point. Alors, dans le silence de deux vagues, pendant que l'Ocan gonfl se taisait, j'coutais le chant des cailles, et aprs, celui des oiseaux.

Je suis descendu en courant au bord de la mer, travers les terrains bouls que je sautais d'un pied sr, je levais la tte avec orgueil, je respirais firement la brise frache, qui schait mes cheveux en sueur ; l'esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le coeur grand, j'adorais quelque chose d'un trange mouvement, j'aurais voulu m'absorber dans la lumire du soleil et me perdre dans cette immensit d'azur, avec l'odeur qui s'levait de la surface des flots ; et je fus pris alors d'une joie insense, et je me mis marcher comme si tout le bonheur des cieux m'tait entr dans l'me. Comme la falaise s'avanait en cet endroit l, toute la cte disparut et je ne vis plus rien que la mer : les lames montaient sur le galet jusqu' mes pieds, elles cumaient sur les rochers fleur d'eau, les battaient en cadence, les enlaaient comme des bras liquides et des nappes limpides, en retombant illumines d'une couleur bleue ; le vent soulevait les mousses autour de moi et ridait les flaques d'eau restes dans le creux des pierres, les varechs pleuraient et se beraient, encore agits du mouvement de la vague qui les avait quitts ; de temps autre une mouette passait avec de grands battements d'ailes, et montait jusqu'au haut de la falaise. A mesure que la mer se retirait, et que son bruit s'loignait ainsi qu'un refrain qui expire, le rivage s'avanait vers moi, laissant dcouvert sur le sable les sillons que la vague avait tracs. Et je compris alors tout le bonheur de la cration et toute la joie que Dieu y a place pour l'homme ; la nature m'apparut belle comme une harmonie complte, que l'extase seule doit entendre ; quelque chose de tendre comme un amour et de pur comme la prire s'leva pour moi du fond de l'horizon, s'abattit de la cime des rocs dchirs, du haut des cieux ; il se forma, du bruit de l'Ocan, de la lumire du jour, quelque chose d'exquis que je m'appropriai comme d'un domaine cleste, je m'y sentis vivre heureux et grand, comme l'aigle qui regarde le soleil et monte dans ses rayons.

Alors tout me sembla beau sur la terre, je n'y vis plus de disparate ni de mauvais ; j'aimai tout, jusqu'aux pierres qui me fatiguaient les pieds, jusqu'aux rochers durs o j'appuyais les mains, jusqu' cette nature insensible que je supposais m'entendre et m'aimer, et je songeai alors combien il tait doux de chanter, le soir, genoux, des cantiques au pied d'une madone qui brille aux candlabres, et d'aimer la Vierge Marie, qui apparat aux marins, dans un coin du ciel, tenant le doux Enfant Jsus dans ses bras.

Puis ce fut tout ; bien vite je me rappelai que je vivais, je revins moi, je me mis en marche, sentant que la maldiction me reprenait, que je rentrais dans l'humanit ; la vie m'tait revenue, comme aux membres gels, par le sentiment de la souffrance, et de mme que j'avais un inconcevable bonheur, je tombai dans un dcouragement sans nom, et j'allai X...

Je revins le soir chez nous, je repassai par les mmes chemins, je revis sur le sable la trace de mes pieds et dans l'herbe la place o je m'tais couch, il me sembla que j'avais rv. Il y a des jours o l'on a vcu deux existences, la seconde n'est dj plus que le souvenir de la premire, et je m'arrtais souvent dans mon chemin devant un buisson, devant un arbre, au coin d'une route, comme si l, le matin, il s'tait pass quelque vnement de ma vie.

Quand j'arrivais la maison, il faisait presque nuit, on avait ferm les portes, et les chiens se mirent aboyer.

 

Les ides de volupt et d'amour qui m'avaient assailli 15 ans vinrent me retrouver 18. Si vous avez compris quelque chose ce qui prcde, vous devez vous rappeler qu' cet ge-l j'tais encore vierge et n'avais point aim : pour ce qui tait de la beaut des passions et de leurs bruits sonores, les potes me fournissaient des thmes ma rverie ; quant au plaisir des sens, ces joies du corps que les adolescents convoitent, j'en entretenais dans mon coeur le dsir incessant, par toutes les excitations volontaires de l'esprit ; de mme que les amoureux envient de venir au bout de leur amour en s'y livrant sans cesse, et de s'en dbarrasser force d'y songer, il me semblait que ma pense seule finirait par tarir ce sujet-l, d'elle-mme, et par vider la tentation force d'y boire. Mais, revenant toujours au point d'o j'tais parti, je tournais dans un cercle infranchissable, je m'y heurtais en vain la tte, dsireux d'tre plus au large ; la nuit, sans doute, je rvais des plus belles choses qu'on rve, car, le matin, j'avais le coeur plein de sourires et de serrements dlicieux, le rveil me chagrinait et j'attendais avec impatience le retour du sommeil pour qu'il me donnt de nouveau ces frmissements auxquels je pensais toute la journe, qu'il n'et tenu qu' moi d'avoir l'instant, et dont j'prouvais comme une pouvante religieuse.

C'est alors que je sentis bien le dmon de la chair vivre dans tous les muscles de mon corps, courir dans tout mon sang ; je pris en piti l'poque ingnue o je tremblais sous le regard des femmes, o je me pmais devant des tableaux ou des statues ; je voulais vivre, jouir, aimer, je sentais vaguement ma saison chaude arriver, de mme qu'aux premiers jours de soleil une ardeur d't vous est apporte par les vents tides, quoiqu'il n'y ait encore ni herbes, ni feuilles, ni roses. Comment faire ? qui aimer ? qui vous aimera ? quelle sera la grande dame qui voudra de vous ? la beaut surhumaine qui vous tendra les bras ? Qui dira toutes les promenades tristes que l'on fait seul au bord des ruisseaux, tous les soupirs des coeurs gonfls partis vers les toiles, pendant les chaudes nuits o la poitrine touffe !

Rver l'amour, c'est tout rver, c'est l'infini dans le bonheur, c'est le mystre dans la joie. Avec quelle ardeur le regard vous dvore, avec quelle intensit il se darde sur vos ttes, belles femmes triomphantes ! La grce et la corruption respirent dans chacun de vos mouvements, les plis de vos robes ont des bruits qui nous remuent jusqu'au fond de nous, et il mane de la surface de tout votre corps quelque chose qui nous tue et qui nous enchante.

Il y eut ds lors pour moi un mot qui sembla beau entre les mots humains : adultre, une douceur exquise plane vaguement sur lui, une magie singulire l'embaume ; toutes les histoires qu'on raconte, tous les livres qu'on lit, tous les gestes qu'on fait nous le disent et le commentent ternellement pour le coeur du jeune homme, il s'en abreuve plaisir, il y trouve une posie suprme, mle de maldiction et de volupt.

C'tait surtout aux approches du printemps, quand les lilas commencent fleurir et les oiseaux chanter sous les premires feuilles, que je me sentais pris du besoin d'aimer, de se fondre tout entier dans l'amour, de s'absorber dans quelque doux et grand sentiment, et comme de se recrer mme dans la lumire et les parfums. Chaque anne encore, pendant quelques heures, je me retrouve ainsi dans une virginit qui me pousse avec les bourgeons ; mais les joies ne refleurissent pas avec les roses, et il n'y a pas maintenant plus de verdure dans mon coeur que sur la grande route, o le hle fatigue les yeux, o la poussire s'lve en tourbillons.

Cependant, prt vous raconter ce qui va suivre, au moment de descendre dans ce souvenir, je tremble et j'hsite ; c'est comme si j'allais revoir une matresse d'autrefois : le coeur oppress, on s'arrte chaque marche de son escalier, on craint de le retrouver , et on a peur qu'elle soit absente. Il en est de mme de certaines ides avec lesquelles on a trop vcu ; on voudrait s'en dbarrasser pour toujours, et pourtant elles coulent dans vous comme la vie mme, le coeur y respire dans son atmosphre naturelle.

Je vous ai dit que j'aimais le soleil ; dans les jours o il brille, mon me nagure avait quelque chose de la srnit des horizons rayonnants et de la hauteur du ciel. C'tait donc l't... ah ! la plume ne devrait pas crire tout cela... il faisait chaud, je sortis, personne chez moi ne s'aperut que je sortais ; il y avait peu de monde dans les rues, le pav tait sec, de temps autre des bouffes chaudes s'exhalaient de dessous terre et vous montaient la tte, les murs des maisons envoyaient des rflexions embrases, l'ombre elle-mme semblait plus brlante que la lumire. Au coin des rues, prs des tas d'ordures, des essaims de mouche bourdonnaient dans les rayons du soleil, en tournoyant comme une grande roue d'or ; l'angle des toits se dtachait vivement en ligne droite sur le bleu du ciel, les pierres taient noires, il n'y avait pas d'oiseaux autour des clochers.

Je marchais, cherchant du repos, dsirant une brise, quelque chose qui pt m'enlever de dessus terre, m'emporter dans un tourbillon.

Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrire des jardins, dans des chemins moiti rue moiti sentier ; des jours vifs sortaient et l travers les feuilles des arbres, dans les masses d'ombre les brins d'herbe se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des rayons, la poussire craquait sous les pieds, toute la nature mordait et enfin le soleil se cacha ; il parut un gros nuage, comme si orage allait venir ; la tourmente, que j'avais sentie jusque-l, changea de nature, je n'tais plus si irrit, mais enlac ; ce n'tait plus une dchirure, mais un touffement.

Je me couchai terre, sur le ventre, l'endroit o il me semblait qu'il devait y avoir le plus d'ombre, de silence et de nuit, l'endroit qui devait me cacher le mieux, et, haletant, je m'y abmais le coeur dans un dsir effrn. Les nues taient charges de mollesse, elles pesaient sur moi et m'crasaient comme une poitrine sur une autre poitrine ; je sentais un besoin de volupt, plus charg d'odeurs que le parfum des clmatites et plus cuisant que le soleil sur le mur des jardins. Oh ! que ne pouvais-je presser quelque chose dans mes bras, l'y touffer sous ma chaleur, ou bien me ddoubler moi-mme, aimer cet autre tre et nous fondre ensemble. Ce n'tait plus le dsir d'un vague idal ni la convoitise d'un beau rve vanoui, mais, comme aux fleuves sans lit, ma passion dbordait de tous cts en ravins furieux, elle m'inondait le coeur et le faisait retentir partout de plus de tumultes et de vertiges que les torrents dans les montagnes.

J'allai au bord de la rivire, j'ai toujours aim l'eau et le doux mouvement des vagues qui se poussent ; elle tait paisible, les nnuphars blancs tremblaient au bruit du courant, les flots se droulaient lentement, se dployant les uns sur les autres ; au milieu, les les laissaient retomber dans l'eau leurs touffes de verdure, la rive semblait sourire, on n'entendait rien que la voix des ondes.

En cet endroit-l il y avait quelques grands arbres, la fracheur du voisinage de l'eau et celle de l'ombre me dlecta, je me sentis sourire. De mme que la Muse qui est en nous, quand elle coute l'harmonie, ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais quoi se dilata en moi-mme pour aspirer une joie universelle ; regardant les nuages qui roulaient au ciel, la pelouse de la rive veloute et jaunie par les rayons du soleil, coutant le bruit de l'eau et le frmissement de la cime des arbres, qui remuait quoiqu'il n'y et pas de vent, seul, agit et calme la fois, je me sentis dfaillir de volupt sous le poids de cette nature aimante, et j'appelai l'amour ! mes lvres tremblaient, s'avanaient comme si j'eusse senti l'haleine d'une autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose palper, mes regards tchaient de dcouvrir, dans le pli de chaque vague, dans le contour des nuages enfls, une forme quelconque, une jouissance, une rvlation ; le dsir sortait de tous mes pores, mon coeur tait tendre et rempli d'une harmonie contenue, et je remuais les cheveux autour de ma tte, je m'en caressais le visage, j'avais du plaisir en respirer l'odeur, je m'talais sur la mousse, au pied des arbres, je souhaitais des langueurs plus grandes ; j'aurais voulu tre bris sous les baisers, tre la fleur que le vent secoue, la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil fconde.

L'herbe tait douce marcher, je marchai ; chaque pas me procurait un plaisir nouveau, et je jouissais par la plante des pieds de la douceur du gazon. Les prairies, au loin, taient couvertes d'animaux, de chevaux, de poulains ; l'horizon retentissait du bruit des hennissements et de galops, les terrains s'abaissaient et s'levaient doucement en de larges ondulations qui drivaient des collines, le fleuve serpentait , disparaissait derrire les les, apparaissait ensuite entre les herbes et les roseaux. Tout cela tait beau, semblait heureux, suivait sa loi, son cours ; moi seul j'tais malade et j'agonisais, plein de dsir.

Tout coup je me mis fuir, je rentrai dans la ville, je traversai les ponts ; j'allais dans les rues, sur les places ; les femmes passaient prs de moi, il y en avait beaucoup, elles marchaient vite, elles taient toutes merveilleusement belles ; jamais je n'avais tant regard en face leurs yeux qui brillent, ni leur dmarche lgre comme celle des chvres ; les duchesses, penches sur les portires blasonnes, semblaient me sourire, m'inviter des amours sur la soie ; du haut de leur balcons, les dames en charpe s'avanaient pour me voir et me regardaient en disant : aime-nous ! aime-nous ! Toutes m'aimaient dans leur pose, dans leurs yeux, dans leur immobilit mme, je le voyais bien. Et puis la femme tait partout, je la coudoyais, je l'effleurais, je la respirais, l'air tait plein de son odeur ; je voyais son cou en sueur entre le chle qui les entourait, et les plumes du chapeau ondulant son pas ; son talon relevait sa robe en marchant devant moi. Quand je passais prs d'elle, sa main gante remuait. Ni celle-ci, ni celle-l, pas plus l'une que l'autre, mais toutes, mais chacune, dans la varit infinie de leurs formes et du dsir qui y correspondait, elles avaient beau tre vtues, je les dcorais sur-le-champ d'une nudit magnifique, que je m'talais sous les yeux, et, bien vite, en passant aussi prs d'elles, j'emportais le plus que je pouvais d'ides voluptueuses, d'odeurs qui font tout aimer, de frlements qui irritent, de formes qui attirent.

Je savais bien o j'allais, c'tait une maison, dans une rue o souvent j'avais pass pour sentir mon coeur battre ; elle avait des jalousies vertes, on montait trois marches, oh ! je savais cela par coeur, je l'avais regarde bien souvent, m'tant dtourn de ma route rien que pour voir les fentres fermes. Enfin, aprs une course qui dura un sicle, j'entrai dans cette rue, je crus suffoquer ; personne ne passait, je m'avanai, je m'avanai ; je sens encore le contact de la porte que je poussai de mon paule, elle cda ; j'avais eu peur qu'elle ne ft scelle dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond, doucement, sans faire de bruit.

Je montai un escalier, l'escalier tait noir, les marches uses, elles s'agitaient sous mes pieds ; je montais toujours, on n'y voyait pas, j'tais tourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus. Enfin j'entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait l'obscurit qu'il y faisait ; les fentres taient ouvertes, mais de grands rideaux jaunes, tombant jusqu' terre, arrtaient le jour, l'appartement tait color d'un reflet d'or blafard ; au fond et ct de la fentre de droite, une femme tait assise. Il fallait qu'elle ne m'et pas entendu, car elle ne se dtourna pas quand j'entrai ; je restai debout sans avancer, occup la regarder.

Elle avait une robe blanche, manches courtes, elle se tenait le coude appuy sur le rebord de la fentre, une main prs de la bouche, et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d'indcis ; ses cheveux noirs, lisss et natts sur les tempes, reluisaient comme l'aile d'un corbeau, sa tte tait un peu penche, quelques petits cheveux de derrire s'chappaient des autres et frisottaient sur son cou, son grand peigne d'or recourb tait couronn de grains de corail rouge.

Elle jeta un cri quand elle m'aperut et se leva par un bond. Je me sentis d'abord frapp du regard brillant de ses deux grands yeux ; quand je pus relever mon front, affaiss sous le poids de ce regard, je vis une figure d'une adorable beaut : une mme ligne droite partait du sommet de sa tte dans la raie de ses cheveux, passait entre ses grands sourcils arqus, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes et releves comme celles des cames antiques, fendait par le milieu sa lvre chaude, ombrage d'un duvet bleu, et puis l, le cou, le cou gras, blanc, rond ; travers son vtement mince, je voyais la forme de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se tenait ainsi debout, en face de moi, entoure de la lumire du soleil qui passait travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce vtement blanc et cette tte brune.

A la fin elle se mit sourire, presque de piti et de douceur, et je m'approchai. Je ne sais ce qu'elle s'tait mis aux cheveux, mais elle embaumait, et je me sentis le coeur plus mou et plus faible qu'une pche qui se fond sous la langue. Elle me dit :

- Qu'avez-vous donc ? venez !

Et elle alla s'asseoir sur un long canap recouvert de toile grise, adoss la muraille ; je m'assis prs d'elle, elle me prit la main, la sienne tait chaude, nous restmes longtemps nous regardant sans rien dire.

Jamais je n'avais vu une femme de si prs, toute sa beaut m'entourait, son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes jambes, la chaleur de sa hanche m'embrasait, je sentais par ce contact les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de ses paules et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit :

- Eh bien !

- Eh bien, repris-je d'un air gai, voulant secouer cette fascination qui m'endormait.

Mais je m'arrtai l, j'tais tout entier la parcourir des yeux. Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m'attira sur elle, dans une muette treinte. Alors je l'entourai de mes deux bras et je collai ma bouche sur son paule, j'y bus avec dlices mon premier baiser d'amour, j'y savourais le long dsir de ma jeunesse et la volupt trouve de tous mes rves, et puis je me renversais le cou en arrire, pour mieux voir sa figure ; ses yeux brillaient, m'enflammaient, son regard m'enveloppait plus que ses bras, j'tais perdu dans son oeil, et nos doigts se mlrent ensemble ; les siens taient longs, dlicats, ils se tournaient dans ma main avec des mouvements vifs et subtils, j'aurais pu les broyer au moindre effort, je les serrais exprs pour les sentir davantage.

Je ne me souviens plus maintenant de ce qu'elle me dit ni de ce que je lui rpondis, je suis rest ainsi longtemps, perdu, suspendu, balanc dans ce battement de mon coeur ; chaque minute augmentait mon ivresse, chaque moment quelque chose de plus m'entrait dans l'me, tout mon corps frissonnait d'impatience, de dsir, de joie ; j'tais grave, pourtant, plutt sombre que gai, srieux, absorb comme dans quelque chose de divin et de suprme. Avec sa main elle me serrait la tte sur son coeur, mais lgrement, comme si elle et eu peur de me l'craser sur elle.

Elle ta sa manche par un mouvement d'paules, sa robe se dcrocha ; elle n'avait pas de corset, sa chemise baillait. C'tait une de ces gorges splendides o l'on voudrait mourir touff dans l'amour. Assise sur mes genoux, elle avait une pose nave d'enfant qui rve, son beau profil se dcoupait en lignes pures ; un pli d'une courbe adorable, sous l'aisselle, faisait comme le sourire de son paule ; son dos blanc se courbait un peu, d'une manire fatigue, et sa robe affaisse retombait par le bas en larges plis sur le plancher ; elle levait les yeux au ciel et chantonnait dans ses dents un refrain triste et langoureux. Je touchai son peigne, je l'tai, ses cheveux se droulrent comme une onde, et les longues mches noires tressaillirent en tombant sur ses hanches. Je passai d'abord ma main dessus, et dedans, et dessous ; j'y plongeais le bras, je m'y baignais le visage, j'tais navr. Quelquefois, je prenais plaisir les sparer en deux par derrire, et les ramener par devant de manire lui cacher les seins ; d'autres fois je les runissais tous en rseau et je les tirais, pour voir sa tte renverse en arrire et son cou tendre en avant, elle se laissait faire comme une morte.

Tout coup elle se dgagea de moi, dpassa ses pieds de dedans sa robe, et sauta sur le lit avec la prestesse d'une chatte, le matelas s'enfona sous ses pieds, le lit craqua, elle rejeta brusquement en arrire les rideaux et se coucha, elle me tendit les bras, elle me prit. Oh ! les draps mme semblaient tout chauffs encore des caresses qui avaient pass l.

Sa main douce et humide me parcourait le corps, elle me donnait des baisers sur la figure, sur la bouche, sur les yeux, chacune de ces caresses prcipites me faisait pmer, elle s'tendait sur le dos et soupirait ; tantt elle fermait les yeux demi et me regardait avec une ironie voluptueuse, puis, s'appuyant sur le coude, se tournant sur le ventre, relevant ses talons en l'air, elle tait pleine de mignardises charmantes, de mouvements raffins et ingnus ; enfin, se livrant moi avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa un grand soupir qui lui souleva tout le corps... Sa peau chaude, frmissante, s'tendait sous moi et frissonnait ; des pieds la tte je me sentais tout recouvert de volupt ; ma bouche colle la sienne, nos doigts mls ensemble, bercs dans le mme frisson, enlacs dans la mme treinte, respirant l'odeur de sa chevelure et le souffle de ses lvres, je me sentis dlicieusement mourir. Quelque temps encore je restai, bant, savourer le battement de mon coeur et le dernier tressaillement de mes nerfs agits, puis il me sembla que tout s'teignait et disparaissait.

Mais elle, elle ne disait rien non plus ; immobile comme une statue de chair, ses cheveux noirs et abondants entouraient sa tte ple, et ses bras dnous reposaient tendus avec mollesse ; de temps autre un mouvement compulsif lui secouait les genoux et les hanches ; sur sa poitrine, la place de mes baisers tait rouge encore, un son rauque et lamentable sortait de sa gorge, comme lorsqu'on s'endort aprs avoir longtemps pleur et sanglot. Tout coup je l'entendis qui disait ceci : Dans l'oubli de tes sens, si tu devenais mre , et puis je ne me souviens plus de ce qui suivit, elle croisa les jambes les unes sur les autres et se bera de ct et d'autre, comme si elle et t dans un hamac.

Elle ma passa sa main dans les cheveux, en se jouant, comme avec un enfant, et me demanda si j'avais eu une matresse ; je lui rpondis que oui, et comme elle continuait, j'ajoutai qu'elle tait belle et marie. Elle me fit encore d'autres questions sur mon nom, sur ma vie, sur ma famille.

- Et toi, lui dis-je, as tu aim ?

- Aimer ? non !

Et elle fit un clat de rire forc qui me dcontenana.

Elle me demanda encore si la matresse que j'avais tait belle, et aprs un silence, elle reprit :

- Oh ! comme elle doit t'aimer ! Dis-moi ton nom, hein ! ton nom.

A mon tour je voulus savoir le sien.

- Marie, rpondit-elle, mais j'en avais un autre, ce n'est pas comme cela qu'on m'appelait chez nous.

Et puis, je ne sais plus, tout cela est parti c'est dj si vieux ! Cependant, il y a certaines choses que je revois comme si c'tait hier, sa chambre par exemple ; je revois le tapis du lit, us au milieu, la couche d'acajou avec des ornements en cuivre et des rideaux de soie rouge moirs ; ils craquaient sous les doigts, les franges en taient uses. Sur la chemine, deux vases de fleurs artificielles ; au milieu, la pendule, dont le cadran tait suspendu entre quatre colonnes d'albtre. a et l, accroche la muraille, une vieille gravure entoure d'un cadre de bois noir et reprsentant des femmes au bain, des vendangeurs, des pcheurs.

Et elle ! elle ! quelquefois son souvenir me revient, si vif, si prcis que tous les dtails de sa figure m'apparaissent de nouveau, avec cette tonnante fidlit de mmoire que les rves seuls nous donnent, quand nous revoyons avec leurs mmes habits, leur mme son de voix, nos vieux amis morts depuis des annes, et que nous nous en pouvantons. Je me souviens bien qu'elle avait sur la lvre infrieure, du ct gauche, un grain de beaut, qui paraissait dans un pli de la peau quand elle souriait ; elle n'tait plus frache mme, et le coin de sa bouche tait serr d'une faon amre et fatigue.

Quand je fus prt m'en aller, elle me dit adieu.

- Adieu !

- Vous reverra-t-on ?

- Peut-tre !

Et je sortis, l'air me ranima, je me trouvais tout chang, il me semblait qu'on devait s'apercevoir, sur mon visage, que je n'tais plus le mme homme, je marchais lgrement, firement, content, libre, je n'avais plus rien apprendre, plus rien sentir, rien dsirer dans la vie. Je rentrai chez moi, une ternit tait passe depuis que j'en tais sorti ; je montai ma chambre et je m'assis sur mon lit, accabl de toute ma journe, qui pesait sur moi avec un poids incroyable. Il tait peut-tre 7 heures du soir, le soleil se couchait, le ciel tait en feu, et l'horizon tout rouge flamboyait par-dessus les toits des maisons ; le jardin, dj dans l'ombre, tait plein de tristesse, des cercles jaunes et oranges tournaient dans le coin des murs, s'abaissaient et montaient dans les buissons, la terre tait sche et grise ; dans la rue quelques gens du peuple, aux bras de leurs femmes, chantaient en passant et allaient aux barrires.

Je repensais toujours ce que j'avais fait, et je fus pris d'une indfinissable tristesse, j'tais plein de dgot, j'tais repu, j'tais las. Mais ce matin mme, me disais-je, ce n'tait pas comme cela, j'tais plus frais, plus heureux, quoi cela tient-il ? et par l'esprit je repassais dans toutes les rues o j'avais march, je revis les femmes que j'avais rencontres, tous les sentiers que j'avais parcourus, je retournai chez Marie et je m'arrtai sur chaque dtail de mon souvenir, je pressurai ma mmoire pour qu'elle m'en fournt le plus possible. Toute ma soire se passa cela ; la nuit vint et je demeurai fix comme un vieillard cette pense charmante, je sentais que je n'en ressaisirais rien, que d'autres amours pourraient venir, mais qu'ils ne ressembleraient plus celui-l, ce premier parfum tait senti, ce son tait envol, je dsirais mon dsir et je regrettais ma joie.

Quand je considrais ma vie passe et ma vie prsente, c'est--dire l'attente des jours couls et la lassitude qui m'accablait, alors je ne savais plus dans quel coin de mon existence mon coeur se trouvait plac, si je rvais ou si j'agissais, si j'tais plein de dgot ou plein de dsir, car j'avais la fois les nauses de la satit et l'ardeur des esprances.

Ce n'tait donc que cela, aimer ! ce n'tait donc que cela, une femme ! Pourquoi, mon Dieu, avons-nous encore faim alors que nous sommes repus ? pourquoi tant d'aspirations et tant de dceptions ? pourquoi le coeur de l'homme est-il si grand, et la vie si petite ? il y a des jours o l'amour des anges mme ne lui suffirait pas, et il se fatigue en une heure de toutes les caresses de la terre.

Mais l'illusion vanouie laisse en nous son odeur de fe, et nous en cherchons la trace par tous les sentiers o elle a fui ; on se plat dire que tout n'est pas finit de sitt, que la vie ne fait que commencer, qu'un monde s'ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet, dpens tant de rves sublimes, tant de dsirs bouillants pour aboutir l ? Or je ne voulais pas renoncer toutes les belles choses que je m'tais forges, j'avais cr pour moi, en de de ma virginit perdue, d'autres formes plus vagues, mais plus belles, d'autres volupts moins prcises comme le dsir que j'en avais, mais clestes et infinies. Aux imaginations que je m'tais faites nagure, et que je m'efforais d'voquer, se mlait le souvenir intense de mes dernires sensations, et le tout se confondant, fantme et corps, rve et ralit, la femme que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthtique, o tout se rsuma dans le pass et d'o tout s'lana pour l'avenir. Seul et pensant elle, je la retournai encore en tous sens, pour y dcouvrir quelque chose de plus ; quelque chose d'inaperu, d'inexplor la premire fois ; l'envie de la revoir me prit, m'obsda, c'tait comme une fatalit qui m'attirait, une pente o je glissais.

Oh ! la belle nuit ! il faisait chaud ! j'arrivais sa porte tout en sueur, il y avait de la lumire sa fentre ; elle veillait sans doute ; je m'arrtai, j'eus peur, je restais longtemps ne sachant que faire, plein de mille angoisses confuses. Encore une fois j'entrai, ma main, une seconde fois, glissa sur la rampe de son escalier et tourna la clef.

Elle tait seule, comme le matin ; elle se tenait la mme place, dans la mme posture, mais elle avait chang de robe ; celle-ci tait noire, la garniture de dentelle, qui en bordait le haut, frissonnait d'elle-mme sur sa gorge blanche, sa chair brillait, sa figure avait cette pleur lascive que donnent les flambeaux ; la bouche mi-ouverte, les cheveux tout dboucls et pendants sur les paules, les yeux levs au ciel, elle avait l'air de chercher du regard quelque toile disparue.

Bien vite, d'un bond joyeux, elle sauta jusqu' moi et me serra dans ses bras. Ce fut l pour nous une de ces treintes frissonnantes, telles que les amants, la nuit, doivent en avoir dans leurs rendez-vous, quand, aprs avoir longtemps, l'oeil tendu dans les tnbres, guett chaque foulement des feuilles, chaque forme vague qui passait dans la clairire, ils se rencontrent enfin et viennent s'embrasser.

Elle me dit, d'une voix prcipite et douce tout ensemble :

- Ah ! tu m'aimes donc, que tu reviens me voir ? dis, dis, mon coeur, m'aimes-tu ?

Ses paroles avaient un son aigu et moelleux, comme les intonations les plus leves de la flte.

A demi affaisse sur les jarrets et me tenant dans ses bras, elle me regardait avec une ivresse sombre ; pour moi, quelque tonn que je fusse de cette passion si subitement venue, j'en tais charm, j'en tais fier.

Sa robe de satin craquait sous mes doigts avec un bruit d'tincelles ; quelquefois, aprs avoir senti le velout de l'toffe, je venais sentir la douceur chaude de son bras nu, son vtement semblait participer d'elle-mme, il exhalait la sduction des plus luxuriantes nudits.

Elle voulut toutes forces s'asseoir sur mes genoux, et elle recommena sa caresse accoutume, qui tait de me passer la main dans les cheveux tandis qu'elle me regardait fixement, face face, les yeux dards contre les miens. Dans cette pose immobile, sa prunelle parut se dilater, il en sortit un fluide que je sentais me couler sur le coeur ; chaque effluve de ce regard bant, semblable aux cercles successifs que dcrit l'orfraie, m'attachait de plus en plus cette magie terrible.

- Ah ! tu m'aimes donc, reprit-elle, tu m'aimes donc que te voil venu encore chez moi, pour moi ! Mais qu'as-tu ? tu ne dis rien, tu es triste ! ne veux-tu plus de moi ?

Elle fit une pause et reprit :

- Comme tu es beau, mon ange ! tu es beau comme le jour ! embrasse-moi donc, aime-moi ! un baiser, un baiser, vite !

Elle se suspendit ma bouche et, roucoulant comme une colombe, elle se gonflait la poitrine du soupir qu'elle y puisait.

- Ah ! mais pour la nuit, n'est-ce pas, pour la nuit, toute la nuit nous deux ? C'est comme toi que je voudrais avoir un amant, un amant jeune et frais qui m'aimt bien, qui ne penst qu' moi. Oh ! comme je l'aimerais !

Et elle fit une de ces inspirations de dsir o il semble que Dieu devrait descendre des cieux.

- Mais n'en as-tu pas un ? lui dis-je.

- Qui ? moi ? est-ce que nous sommes aimes, nous autres ? est-ce qu'on pense nous ? Qui veut de nous ? toi-mme, demain, te souviendras-tu de moi ? tu te diras peut-tre seulement : Tiens, hier, j'ai couch avec une fille , mais brrr ! la ! la ! la ! (et elle se mit danser, les poings sur la taille, avec des allures immondes). C'est que je danse bien ! tiens, regarde mon costume.

Elle ouvrit son armoire, et je vis sur une planche un masque noir et des rubans bleus avec un domino ; il y avait aussi un pantalon de velours noir galons d'or, accroch un clou, restes fltris du carnaval pass.

- Mon pauvre costume, dit-elle, comme j'ai t souvent au bal avec lui ! c'est moi qui ai dans, cet hiver !

La fentre tait ouverte et le vent faisait trembler la lumire de la bougie, elle l'alla prendre de dessus la chemine et la mit sur la table de nuit. Arrive prs du lit, elle s'assit dessus et se prit rflchir profondment, la tte baisse sur la poitrine. Je ne lui parlais pas non plus, j'attendais, l'odeur chaude des nuits d'aot montait jusqu' nous, nous entendions, de l, les arbres du boulevard remuer, le rideau de la fentre tremblait ; toute la nuit il fit de l'orage ; souvent, la lueur des clairs, j'apercevais sa blme figure, crispe dans une expression de tristesse ardente ; les nuages couraient vite, la lune, demi cache par eux, apparaissait par moments dans un coin de ciel pur entour de nues sombres.

Elle se dshabilla lentement, avec les mouvements rguliers d'une machine. Quand elle fut en chemise, elle vint moi, pieds nus sur le pav, me prit par la main et me conduisit son lit ; elle ne me regardait pas, elle pensait autre chose ; elle avait la lvre rose et humide, les narines ouvertes, l'oeil en feu, et semblait vibrer sous le frottement de sa pense comme, alors mme que l'artiste n'est plus l, l'instrument sonore laisse s'vaporer un secret parfum de notes endormies.

C'est quand elle se fut couche prs de moi qu'elle m'tala, avec un orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis nu sa gorge dure et toujours gonfle comme d'un murmure orageux, son ventre de nacre, au nombril creus, son ventre lastique et convulsif, doux pour s'y plonger la tte comme sur un oreiller de satin chaud ; elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femme, dont les lignes, dgradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours, de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et de dmon ; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait frache et collante, dans la nuit ses yeux brillaient d'une manire terrible, et le bracelet d'ambre qu'elle portait au bras droit sonnait quand elle s'attrapait au lambris de l'alcve. Ce fut dans ces heures-l qu'elle me disait, tenant ma tte serre sur son coeur :

- Ange d'amour, de dlices, de volupt, d'o viens-tu ? ou est ta mre ? quoi songeait-elle quand elle t'a conu ? rvait-elle la force des lions d'Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants qu'on meurt les sentir ? Tu ne dis rien ; regarde-moi avec tes grands yeux, regarde-moi, regarde-moi ! ta bouche ! ta bouche ! tiens, tiens, voil la mienne !

Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lvres cartes tremblaient et envoyaient dans l'air des paroles folles :

- Ah ! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions ; la moindre femme qui te regarderait...

Et elle achevait sa phrase dans un cri. D'autres fois elle m'arrtait avec des bras raidis et disait tout bas qu'elle allait mourir.

- Oh ! que c'est beau, un homme, quand il est jeune ! SI j'tais homme, moi, toutes les femmes m'aimeraient, mes yeux brilleraient si bien ! je serais si bien mis, si joli ! Ta matresse t'aime, n'est-ce pas ? je voudrais la connatre . Comment vous voyez-vous ? est-ce chez toi ou chez elle ? est-ce la promenade, quand tu passes cheval ? tu dois tre si bien cheval ! au thtre, quand on sort et qu'on lui donne son manteau ? ou bien la nuit dans son jardin ? Les belles heures que vous passez, n'est-ce pas, causer ensemble, assis sous la tonnelle !

Je la laissais dire, il me semblait qu'avec ces mots elle me faisait une matresse idale, et j'aimais ce fantme qui venait d'arriver dans mon esprit et qui y brillait plus rapide qu'un feu follet, le soir, dans la campagne.

- Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez ? conte-moi a un peu. Que lui dis-tu pour lui plaire ? est-elle grande ou petite ? chante-t-elle ?

Je ne pus m'empcher de lui dire qu'elle se trompait, je lui parlai mme de mes apprhensions la venir trouver, du remords, ou mieux de l'trange peur que j'en avais eue ensuite, et du retour soudain qui m'avait pouss vers elle. Quand je lui eus bien dit que je n'avais jamais eu de matresse, que j'en avais cherch partout, que j'en avais rv longtemps, et qu'enfin elle tait la premire qui et accept mes caresses, elle se rapprocha de moi avec tonnement et, me prenant par le bras, comme si j'tais une illusion qu'elle voult saisir :

- Vrai ? me dit-elle, oh ! ne me mens pas. Tu es donc vierge, et c'est moi qui t'ai dflor, pauvre ange ? Tes baisers, en effet, avaient je ne sais quoi de naf, tel que les enfants seuls en auraient s'ils faisaient l'amour. Mais tu m'tonnes ! tu es charmant ; mesure que je te regarde, je t'aime de plus en plus, ta joue est douce comme une pche, ta peau, en effet, est toute blanche, tes beaux cheveux sont forts et nombreux. Ah ! comme je t'aimerais si tu voulais ! car je n'ai vu que toi comme a ; on dirait que tu me regardes avec bont, et pourtant tes yeux me brlent, j'ai toujours envie de me rapprocher de toi et de te serrer sur moi.

C'taient les premires paroles d'amour que j'entendisse de ma vie. Parties n'importe d'o, notre coeur les reoit avec un tressaillement bien heureux? Rappelez-vous cela ! Je m'en abreuvais plaisir. Oh ! comme je m'lanais vite dans le ciel nouveau.

- Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi bien ! tes baisers me rajeunissent, disait-elle, j'aime sentir ton odeur comme celle de mon chvrefeuille au mois de juin, c'est frais et sucr tout la fois ; tes dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les miennes, je ne suis pas si belle que toi... Ah ! comme il fait bon, l !

Et elle s'appuya la bouche sur mon cou, y fouillant avec d'pres baisers, comme une bte fauve au ventre de sa victime.

- Qu'ai-je donc, ce soir ? tu m'as mise toute en feu, j'ai envie de boire et de danser en chantant. As-tu quelquefois voulu tre petit oiseau ? nous volerions ensemble, a doit tre si doux de faire l'amour dans l'air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent... Non, tais-toi que je te regarde, que je te regarde longtemps, afin que je me souvienne de toi toujours !

- Pourquoi cela ?

- Pourquoi cela ? reprit-elle, mais pour m'en souvenir, pour penser toi ; j'y penserai la nuit, quand je ne dors pas, le matin, quand je m'veille, j'y penserai toute la journe, appuye ma fentre pour regarder les passants, mais surtout le soir quand on n'y voit plus et qu'on n'a pas encore allum les bougies ; je me rappellerai ta figure, ton corps, ton beau corps, o la volupt respire, et ta voix ! Oh ! coute, je t'en prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux, je les mettrai dans ce bracelet-l, ils ne me quitteront jamais.

Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et me coupa, derrire la tte, une mche de cheveux. C'taient de petits ciseaux pointus, qui crirent en jouant sur leur vis ; je sens encore sur la nuque le froid de l'acier et la main de Marie.

C'est une des plus belles choses des amants que les cheveux donns et changs. Que de belles mains, depuis qu'il y a des nuits, ont pass travers les balcons et donn des tresses noires ! Arrire les chanes de montres tordues en huit, les bagues o ils sont colls dessus, les mdaillons o ils sont disposs en trfles, et tous ceux qu'a pollus la main banale du coiffeur ; je les veux tout simples et nous, aux deux bouts, d'un fil, de peur d'en perdre un seul ; on les a coups soi-mme la tte chrie, dans quelque suprme moment, au plus fort d'un premier amour, la veille du dpart. Une chevelure ! manteau magnifique de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu'aux talons et lui couvrait les bras, alors qu'elle s'en allait avec l'homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premires brises de la cration faisaient tressaillir la fois la cime des palmiers, la crinire des lions, la chevelure des femmes ! J'aime les cheveux. Que de fois, dans des cimetires qu'on remuait ou dans les vieilles glises qu'on abattait, j'en ai contempl qui apparaissaient dans la terre remue, entre des ossements jaunes et des morceaux de bois pourri ! Souvent le soleil jetait dessus un ple rayon et les faisait briller comme un filon d'or ; j'aimais songer aux jours o, runis ensemble sur un cuir blanc et graisss de parfum liquide, quelque main, sche maintenant, passait dessus et les tendait sur l'oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux.

Je me laissai couper les miens avec une vanit niaise, j'eus la honte de n'en pas demander mon tour, et cette heure que je n'ai rien, pas un gant, pas une ceinture, pas mme trois corolles de rose dessches et gardes dans un livre, rien que le souvenir de l'amour d'une fille publique, je les regrette.

Quand elle eut finit, elle vint se recoucher prs de moi, elle entra dans les draps toute frissonnante de volupt, elle grelottait, et se ratatinait sur moi, comme un enfant ; enfin elle s'endormit, laissant sa tte sur ma poitrine.

Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de cette tte endormie se soulever sur mon coeur. Dans quelle communion intime me trouvais-je donc avec cet tre inconnu ? Ignors jusqu' ce jour l'un l'autre, le hasard nous avait unis, nous tions l dans la mme couche, lis par une force sans nom ; nous allions nous quitter et ne plus nous revoir, les atomes qui roulent et volent dans l'air ont entre eux des rencontres plus longues que n'en ont sur la terre les coeurs qui s'aiment ; la nuit, sans doute, les dsirs solitaires s'lvent et les songes se mettent la recherche les uns des autres ; celui-l soupire peut-tre aprs l'me inconnue qui soupire aprs lui dans un autre hmisphre, sous d'autres cieux.

Quels taient, maintenant, les rves qui se passaient dans cette tte-l ? songeait-elle sa famille, son premier amant, au monde, aux hommes, quelque vie riche, claire d'opulence, quelque amour dsir, moi peut-tre ! L'oeil fix sur son front ple, j'piais son sommeil, et je tchais de dcouvrir un sens au son rauque qui sortait de ses narines.

Il pleuvait, j'coutais le bruit de la pluie et Marie dormir ; les lumires, prs de s'teindre, ptillaient dans les bobches de cristal. L'aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s'allongea horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dores et vineuses, envoya dans l'appartement une faible lumire blanchtre ; irise de violet, qui se jouait encore avec la nuit et avec l'clat des bougies expirantes, refltes dans la glace.

Marie, tendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la lumire, d'autres dans l'ombre ; elle s'tait drange un peu, sa tte tait plus basse que ses seins ; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors du lit et touchait presque le plancher ; il y avait sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d'eau, j'tendis la main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai. La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis qu'elles taient cueillies les avait fanes, je leur trouvai une odeur exquise et toute particulire, je humai une une leur parfum ; comme elles taient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigus ressentaient comme une brlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire et ne voulant pas l'veiller, car j'prouvais un trange plaisir la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge de Marie, bientt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs fanes, sous lesquelles elle dormait, la symbolisrent mon esprit. Comme elles, en effet, malgr leur fracheur enleve, cause de cela peut-tre, elle m'envoyait un parfum plus cre et plus irritant ; le malheur, qui avait d passer dessus, la rendait belle de l'amertume que sa bouche conservait, mme en dormant, belle des deux rides qu'elle avait derrire le cou, et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupt et dont les treintes mme avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l'avaient d sillonner comme la foudre, en juger par les traces restes, et puis sa vie devrait me faire plaisir entendre raconter, moi qui cherchais dans l'existence humaine le ct sonore et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.

A ce moment-l, elle s'veilla, toutes les violettes tombrent, elle sourit, les yeux encore demi ferms, en mme temps qu'elle tendait ses bras autour de mon cou et m'embrassait d'un long baiser du matin, d'un baiser de colombe qui s'veille.

 

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Novembre

(3)

Quand je l'ai prie de me raconter son histoire, elle me dit :

- A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par te dire qu'elles n'ont pas toujours t ce qu'elles sont, elles te feraient des contes sur leur famille et sur leurs amours, mais je ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse ; coute, tu vas voir si j'ai t heureuse ! Sais-tu que souvent j'ai eu envie de me tuer ? une fois on est arriv dans ma chambre, j'tais moiti asphyxie. Oh ! si je n'avais pas peur de l'enfer, il y longtemps que a serait fait. J'ai aussi peur de mourir, ce moment-l passer m'effraie, et pourtant j'ai envie d'tre morte !

Je suis de la campagne, notre pre tait fermier. Jusqu' ma premire communion, on m'envoyait tous les matins garder les vaches dans les champs ; toute la journe je restais seule, je m'asseyais au bord d'un foss, dormir, ou bien j'allais dans le bois dnicher des nids ; je montais aux arbres comme un garon, mes habits taient toujours dchirs ; souvent on m'a battue pour avoir vol des pommes, ou laiss aller les bestiaux chez les voisins. Quand c'tait la moisson et que, le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j'entendais chanter des chansons o il y avait des choses que je ne comprenais pas, les garons embrassaient les filles, on riait aux clats ; cela m'attristait et me faisait rver. Quelquefois, sur la route, en m'en retournant la maison, je demandais monter dans une voiture de foin, l'homme me prenait avec lui et me plaait sur les bottes de luzerne ; croirais-tu que je finis par goter un indicible plaisir me sentir soulever de terre par les mains fortes et robustes d'un gars solide, qui avait la figure brle par le soleil et la poitrine toute en sueur ? D'ordinaire ses bras taient retrousss jusqu'aux aisselles, j'aimais toucher ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux chaque mouvement de sa main, et me faire embrasser par lui, pour me sentir rper la joue par sa barbe. Au bas de la prairie o j'allais tous les jours, il y avait un petit ruisseau entre deux ranges de peupliers, au bord duquel toutes sortes de fleurs poussaient ; j'en faisais des bouquets, des couronnes, des chanes ; avec des grains de sorbier, je me faisais des colliers, cela devint une manie, j'en avais toujours mon tablier plein, mon pre me grondait et disait que je ne serais jamais qu'une coquette. Dans ma petite chambre j'en avais mis aussi ; quelquefois cette quantit d'odeurs-l m'enivrait, et je m'assoupissais, tourdie, mais jouissant de ce malaise. L'odeur du foin coup, par exemple, du foin chaud et ferment, m'a toujours sembl dlicieuse, si bien que, tous les dimanches, je m'enfermais dans la grange, y passant tout mon aprs-midi regarder les araignes filer leur toile aux sommiers, et entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainante, mais je devenais une belle fille, j'tais toute pleine de sant. Souvent une espce de folie me prenait, et je courais jusqu' tomber ou bien je chantais tue-tte, ou je parlais seule et longtemps ; d'tranges dsirs me possdaient, je regardais toujours les pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l'amour, quelques-uns venaient jusque sous ma fentre s'battre au soleil et se jouer dans la vigne. La nuit, j'entendais encore le battement de leurs ailes et leur roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j'aurais voulu tre un pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient pour s'embrasser. Que se disent-ils donc, pensais-je, qu'ils ont l'air si heureux ? , et je me rappelais aussi de quel air superbe j'avais vu courir les chevaux aprs les juments, et comment leurs naseaux taient ouverts ; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des brebis aux approches du blier, et le murmure des abeilles quand elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l'table, souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l'manation de leurs membres, vapeurs de vie que j'aspirais pleine poitrine, pour contempler furtivement leur nudit, o le vertige attirait toujours mes yeux troubls. D'autres fois, au dtour d'un bois, au crpuscule surtout, les arbres eux-mmes prenaient des formes singulires : c'taient tantt des bras qui s'levaient vers le ciel, ou bien le tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit, quand je m'veillais et qu'il y avait de la lune et des nuages, je voyais dans le ciel des choses qui m'pouvantaient et qui me faisaient envie. Je me souviens qu'une fois, la veille de Nol, j'ai vu une grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient ; elle avait bien cent pieds de haut, mais elle alla, s'allongeant toujours en s'amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta spar, la tte s'envola la premire, tout le reste s'agitait encore. Ou bien je rvais ; dix ans dj, j'avais des nuits fivreuses, des nuits pleines de luxure. N'tait-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait dans mon sang, et me faisait bondir le coeur au frlement de mes membres entre eux ? elle chantait ternellement dans mon oreille des cantiques de volupt ; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l'or, des formes inconnues remuaient, comme du vif-argent rpandu.

A l'glise je regardais l'homme nu tal sur la croix, et je redressais la tte, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je levais ses paupires ; je me faisais devant moi une homme beau, avec un regard de feu ; je le dtachais de la croix et je le faisais descendre vers moi, sur l'autel, l'encens l'entourait, il s'avanait dans la fume et de sensuels frmissements me couraient sur la peau.

Quand un homme me parlait, j'examinais son oeil et le jet qui en sort, j'aimais surtout ceux dont les paupires remuent toujours, qui cachent leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement d'ailes d'un papillon de nuit ; travers leurs vtements, je tchais de surprendre le secret de leur sexe, et l-dessus j'interrogeais mes jeunes amies, j'piais les baisers de mon pre et de ma mre, et la nuit le bruit de leur couche.

A douze ans, je fis ma premire communion, on m'avait fait venir de la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures bleues ; j'avais voulu qu'on me mt les cheveux en papillotes comme une dame. Avant de partir, je me regardais dans la glace, j'tais belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j'aurais voulu pouvoir l'tre. C'tait aux environs de la Fte-Dieu, les bonnes soeurs avaient rempli l'glise de fleurs, on embaumait ; moi-mme, depuis trois jours, j'avais travaill avec les autres orner de jasmin la petite table sur laquelle on prononce les voeux, l'autel tait couvert d'hyacintes, les marches du choeur taient couvertes de tapis, nous avions tous des gants blancs et un cierge dans la main ; j'tais bien heureuse, je me sentais faite pour cela ; pendant toute la messe, je remuais mes pieds sur le tapis, car il n'y en avait pas chez mon pre ; j'aurais voulu me coucher dessus avec ma belle robe, et demeurer toute seule dans l'glise, au milieu des cierges allums ; mon coeur battait d'une esprance nouvelle, j'attendais l'hostie avec anxit, j'avais entendu dire que la premire communion changeait, et je croyais que, le sacrement pass, tous mes dsirs seraient calms. Mais non ! rassise ma place, je me retrouvai dans ma fournaise ; j'avais remarqu que l'on m'avait regarde en allant vers le prtre, et qu'on m'avait admire ; je me rengorgeai, je me trouvai belle, m'enorgueillissant vaguement de toutes les dlices cachs en moi et que j'ignorais moi-mme.

A la sortie de la messe, nous dfilmes toutes en rang, dans le cimetire ; les parents et les curieux taient des deux cts, dans l'herbe, pour nous voir passer ; je marchais la premire, j'tais la plus grande. Pendant le dner, je ne mangeai pas, j'avais le coeur tout oppress ; ma mre, qui avait pleur pendant l'office, avait encore les yeux rouges ; quelques voisins vinrent pour me fliciter et m'embrassrent, avec effusion, leurs caresses me rpugnaient. Le soir, aux vpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de nous, on avait dispos les garons, ils nous regardaient avidement, moi surtout ; mme lorsque j'avais les yeux baisss, je sentais encore leurs regards. On les avait friss, ils taient en toilette comme nous. Quand, aprs avoir chant le premier couplet d'un cantique, ils reprenaient leur tour, leur voix me soulevait l'me, et quand elle s'teignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s'lanait de nouveau quand ils recommenaient. Je prononai les voeux ; tout ce que je me rappelle, c'est que je parlais de robe blanche et d'innocence.

Marie s'arrta ici, perdue sans doute dans l'mouvant souvenir par lequel elle avait peur d'tre vaincue, puis elle reprit en riant d'une manire dsespre :

- Ah ! la robe blanche ! il y a bien longtemps qu'elle est use ! et l'innocence avec elle ! O sont les autres maintenant ? il y en a qui sont mortes, d'autres qui sont maries et ont des enfants ; je n'en vois plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l'an encore, je veux crire ma mre, mais je n'ose pas, et puis bah ! c'est bte tous ces sentiments-l !

Se raidissant contre son motion, elle continua :

- Le lendemain, qui tait encore un jour de fte, un camarade vint pour jouer avec moi ; ma mre me dit : Maintenant que tu es une grande fille, tu ne devais plus aller avec les garons , et elle nous spara. Il n'en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-l, je le recherchais, je lui fis la cour, j'avais envie de m'enfuir avec lui de mon pays, il devait m'pouser quand je serais grande, je l'appelais mon mari, mon amant, il n'osait pas. Un jour que nous tions seuls, et que nous revenions ensemble du bois o nous avions t cueillir des fraises, en passant prs d'un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant de tout mon corps en l'embrassant la bouche, je me mis crier : Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous ! Il se dgagea de moi et s'enfuit.

Depuis ce temps-l, je m'cartais de tout le monde et ne sortis plus de la ferme, je vivais solitairement dans mes dsirs, comme d'autres dans leurs jouissances. Disait-on qu'un tel avait enlev une fille qu'on lui refusait, je m'imaginais tre sa matresse, fuir avec lui en croupe, travers champs, et le serrer dans mes bras ; si l'on parlait d'une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la marie je tremblais de crainte et de volupt ; j'enviais jusqu'aux beuglements plaintifs des vaches lorsqu'elles mettent bas ; en rvant la cause, je jalousais leurs douleurs.

A cette poque-l, mon pre mourut, ma mre m'emmena la ville avec elle, mon frre partit pour l'arme, o il est devenu capitaine. J'avais seize ans quand nous partmes de la maison ; je dis adieu pour toujours au bois, la prairie o tait mon ruisseau, adieu au portail de l'glise, o j'avais pass de si bonnes heures jouer au soleil, adieu aussi ma pauvre petite chambre ; je n'ai plus revu tout cela. Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrrent leurs amoureux, j'allais avec elles en partie, je les regardais s'aimer, et je me repaissais loisir de ce spectacle. Tous les jours c'tait un nouveau prtexte pour m'absenter, ma mre s'en aperut bien, elle m'en fit d'abord des reproches, puis finit par me laisser tranquille.

Un jour enfin une vieille femme que je connaissais depuis quelques temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu'elle m'avait trouv un amant fort riche, que le lendemain soir je n'avais qu' sortir, comme pour porter de l'ouvrage dans un faubourg, et qu'elle m'y mnerait.

Pendant les vingt-quatre qui suivirent, je crus souvent que j'allais devenir folle ; mesure que l'heure approchait, le moment s'loignait, je n'avais que ce mot-l dans ma tte : un amant ! un amant ! j'allais avoir un amant, j'allais tre aime, j'allais donc aimer ! Je mis d'abord mes souliers mes plus minces, puis m'apercevant que mon pied s'vasait dedans, je pris des bottines ; j'arrangeai galement mes cheveux de cent manires, en torsades, puis en bandeaux, en papillotes, en nattes ; mesure que je me regardais dans la glace, je devenais plus belle, mais je ne l'tais pas assez, mes habits taient communs, j'en rougis de honte. Que n'tais-je une de ces femmes qui sont blanches au milieu de leurs velours, toute charg de dentelles, sentant l'ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des domestiques tout cousus d'or ! Je maudis ma mre, ma vie passe, et je m'enfuis, pousse par toutes les tentations du diable, et d'avance les savourant toutes.

Au dtour d'une rue, un fiacre nous attendait, nous montmes dedans ; une heure aprs il nous arrta la grille d'un parc. Aprs nous y tre promenes quelque temps, je m'aperus que la vieille m'avait quitte, et je restai seule marcher dans les alles. Les arbres taient grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des plates-bandes de fleurs, jamais je n'avais vu de si beau jardin ; une rivire passait au milieu, des pierres, disposes habilement et l, formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l'eau et, les ailes enfles, se laissaient pousser par le courant. Je m'amusai aussi voir la volire, o des oiseaux de toutes sortes criaient et se balanaient sur leurs anneaux ; ils talaient leurs queues panaches et passaient les uns devant les autres, c'tait un blouissement. Deux statues de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient dans des poses charmantes ; le grand bassin d'en face tait dor par le soleil couchant et donnait envie de s'y baigner. Je pensai l'amant inconnu qui demeurait l, chaque instant je m'attendais voir sortir d'un bosquet d'arbres quelque homme beau et marchant firement comme un Apollon. Aprs le dner, et quand le bruit du chteau, que j'entendais depuis longtemps, se ft apais, mon matre parut. C'tait un vieillard tout blanc et maigre, serr dans des habits trop justes, avec une croix d'honneur sur son habit, et des dessous du pied qui l'empchaient de remuer les genoux ; il avait un grand nez, et des petits yeux verts qui avaient l'air mchant. Il m'aborda en souriant, il n'avait plus de dents. Quand on sourit il faut avoir une petit lvre rose comme la tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n'est-ce pas cher ange ?

Nous nous assmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les trouva si jolies qu'il en baisait chaque doigt ; il me dit que si je voulais tre sa matresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais bien riche, j'aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours de belles robes, je monterais cheval, je me promnerais en voiture ; mais pour cela, disait-il, il fallait l'aimer. Je lui promis que je l'aimerais.

Et cependant aucune de ces flammes intrieures qui nagure me brlaient les entrailles, l'approche des hommes, ne m'arrivait ; force d'tre ct de lui et de me dire intrieurement que c'tait celui-l dont j'allais tre la matresse, je finis par en avoir envie. Quand il me dit de rentrer, je me levai vivement, il tait ravi, il tremblait de joie, le bonhomme ! Aprs avoir travers un beau salon o les meubles taient tout dors, il me mena dans ma chambre et voulut me dshabiller lui-mme ; il commena par m'ter mon bonnet, mais voulant ensuite me dchausser, il eut du mal se baisser et il me dit : C'est que je suis vieux, mon enfant ; il tait genoux, il me suppliait du regard, il ajouta, en joignant les deux mains ; Tu es si jolie ! , j'avais peur de ce qui allait suivre.

Un norme lit tait au fond de l'alcve, il m'y trana en criant ; je me sentis noye dans les dredons et dans les matelas, son corps pesait sur moi, avec un horrible supplice, ses lvres molles me couvraient de baisers froids, le plafond de la chambre m'crasait. Comme il tait heureux ! comme il se pmait ! Tchant, mon tour, de trouver des jouissances, j'excitais les siennes ce qu'il parat ; mais que m'importait son plaisir lui ! c'tait le mien qu'il me fallait, j'en aspirais de sa bouche creuse et de ses membres dbiles, j'en voquais de tout ce vieillard, et runissant dans un incroyable effort tout ce que j'avais en moi de lubricit contenue, je ne parvins qu'au dgot dans ma premire nuit de dbauche.

A peine fut-il sorti que je me levai, j'allai la fentre, je l'ouvris et je laissai l'air me refroidir la peau ; j'aurais voulu que l'Ocan pt me laver de lui, je refis mon lit, effaant avec soin toutes les places o ce cadavre m'avait fatigue de ses convulsion. Toute la nuit se passa pleurer ; dsespre, je rugissais comme un tigre qu'on a chtr. Ah ! si tu tais venu alors ! si nous nous tions connu dans ce temps-l ! tu avais t du mme ge que moi, c'est alors que nous nous serions aims, quand j'avais seize ans, que mon coeur tait neuf ! toute notre vie se ft passe cela, mes bras se seraient uss t'treindre sur moi, mes yeux plonger dans les tiens.

Elle continua :

- Grande dame, je me levais midi, j'avais une livre qui me suivait partout, et une calche o je m'tendais sur les coussins ; ma bte de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et la plume noire de mon chapeau d'amazone remuait avec grce ; mais devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m'excitait au lieu de m'apaiser. Bientt on me connut, ce fut celui qui m'aurait, mes amants faisaient des folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les billets doux de la journe, pour y trouver l'expression nouvelle de quelque coeur autrement moul que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient, je savais d'avance la fin de leurs phrases et la manire dont ils allaient tomber genoux ; il y en a deux que j'ai repousss par caprice et qui se sont tus, leur mort ne m'a point touche, pourquoi mourir ? que n'ont-ils plutt tout franchi pour m'avoir ? SI j'aimais un homme, moi, il n'y aurait pas de mers assez larges ni de murs assez hauts pour m'empcher d'arriver jusqu' lui. Comme je me serais bien entendue, si j'avais t homme, corrompre les gardiens, monter la nuit aux fentres, et touffer sous ma bouche les cris de ma victime, trompe chaque matin de l'espoir que j'avais eu la veille !

Je les chassais avec colre et j'en prenais d'autres, l'uniformit du plaisir me dsesprait, et je courais sa poursuite avec frnsie, toujours altre de jouissances nouvelles et magnifiquement rves, semblable aux marins en dtresse, qui boivent de l'eau de mer et ne peuvent s'empcher d'en boire, tant la soif les brle !

Dandys et rustauds, j'ai voulu voir si tous taient de mme ; j'ai got la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux teints colls sur les tempes ; j'ai eu de ples adolescents, blonds, effmins comme des filles, qui se mouraient sur moi ; les vieillards aussi m'ont salie de leurs joies dcrpites, et j'ai contempl au rveil leur poitrine oppresse et leurs yeux teints. Sur un banc de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de tabac, l'homme du peuple aussi m'a embrasse avec violence ; je me suis fait comme lui une joie paisse et des allures faciles ; mais la canaille ne fait pas mieux l'amour que la noblesse, et la botte de paille n'est pas plus chaude que les sofas. Je me suis dvoue quelques-uns comme une esclave, et ils ne m'en aimaient pas davantage ; j'ai eu, pour des sots, des bassesses infmes, et en change ils me hassaient et me mprisaient, alors que j'aurais voulu centupler mes caresses et les inonder de bonheur. Esprant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient la vie par la volupt, je me suis donne des bossus, des ngres, des nains, je leurs fis des nuits rendre jaloux des millionnaires, mais je les pouvantais peut-tre, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, ni les riches, ni les laids n'ont pu assouvir l'amour que je leur demandais remplir ; tous, faibles, languissants, conus dans l'ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre, que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt la guerre, il n'en est pas un que je n'aie vu lass ds la premire heure. Il n'y a donc plus, sur terre, de ces jeunesses divines comme autrefois ! plus de Bacchus, plus d'Apollons, plus de ces hros qui marchaient nus, couronns de pampres et de lauriers ! J'tais faite pour tre la matresse d'un empereur, moi ; il me fallait l'amour d'un bandit, sur un roc dur, par un soleil d'Afrique ; j'ai souhait les enlacements des serpents, et les baisers rugissants que donnent les lions.

A cette poque, je lisais beaucoup ; il y a deux livres que j'ai relu cent fois : Paul et Virginie et un autre qui s'appelait Les Crimes des Reines. On voyait les portraits de Messaline, de Thodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine II. Etre reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi ! Eh bien, j'ai t reine, reine comme on peut l'tre maintenant ; en entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant et provocateur, mille ttes suivaient le mouvement de mes sourcils, je dominais tout par l'insolence de ma beaut.

Fatigue cependant de toujours poursuivre un amant, et plus que jamais en voulant tout prix, ayant d'ailleurs fait du vice un supplice qui m'tait cher, je suis accourue ici, le coeur enflamm comme si j'avais encore une virginit vendre ; raffine, je me rsignais vivre mal ; opulente, m'endormir dans la misre, car force de descendre si bas je n'aspirais peut-tre plus monter ternellement, mesure que mes organes s'useraient, mes dsirs s'apaiseraient sans doute, je voulais par l en finir d'un seul coup et me dgoter pour toujours de ce que j'enviais avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai pris des bains de fraises et de lait, je suis venue ici, m'tendre sur le grabat commun o la foule passe ; au lieu d'tre la matresse d'un seul, je me suis fait la servante de tous, et quel rude matre j'ai pris l ! Plus de feu l'hiver, plus de vin fin mes repas, il y a un an que j'ai la mme robe, mais qu'importe ! mon mtier n'est-il pas d'tre nue ? Mais ma dernire pense, mon dernier espoir, le sais-tu ? Oh ! j'y comptais, c'tait de trouver un jour ce que je n'avais jamais rencontr, l'homme qui m'a toujours fui, que j'ai poursuivi dans le lit des lgants, au balcon des thtres ; chimre qui n'est que dans mon coeur et que je veux tenir dans mes mains ; un beau jour, esprais-je, quelqu'un viendra sans doute - dans le nombre cela doit tre - plus grand, plus noble, plus fort ; ses yeux seront fendus comme ceux des sultanes, sa voix se modulera dans une mlodie lascive, ses membres auront la souplesse terrible et voluptueuse des lopards, il sentira des odeurs faire pmer, et ses dents mordront avec dlices ce sein qui se gonfle pour lui. A chaque arrivant, je me disais : est-ce lui ? qu'il m'aime ! qu'il m'aime ! qu'il me batte ! qu'il me brise ! moi seule je lui ferai un srail, je connais quelles fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et comment la fatigue mme se transforme en dlicieuse extase ; coquette quand il le voudra, pour irriter sa vanit ou amuser son esprit, tout coup il me trouvera langoureuse, pliante comme un roseau, exhalant des mots doux et des soupirs tendres ; pour lui je me tordrai dans des mouvements de couleuvre, la nuit j'aurai des soubresauts furieux et des crispations qui dchirent. Dans un pays chaud, en buvant du vin dans du cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles, ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des sauvages ; s'il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai des poses de grand matre devant lesquelles il tombera genoux ; s'il aime mieux que je sois son ami, je m'habillerai en homme et j'irai la chasse avec lui, je l'aiderai dans ses vengeances ; s'il veut assassiner quelqu'un, je ferai le guet pour lui ; s'il est voleur, nous volerons ensemble ; j'aimerai ses habits et le manteau qui l'enveloppe. Mais non ! jamais ! jamais ! le temps a beau s'couler et les matins revenir, on a en vain us chaque place de mon corps, par toutes les volupts dont se rgalent les hommes, je suis rest comme j'tais dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n'a pas de mari, pas d'amant, qui n'a pas connu le plaisir et qui le rve sans cesse, qui se fait des fantmes charmants et qui les voit dans ses songes, qui en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits dans la figure de la lune. Je suis vierge ! cela te fait rire ? mais n'en ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs ? j'en ai tout, sauf la virginit elle-mme.

Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroises sur l'acajou, ce sont les marques d'ongle de tout ceux qui s'y sont dbattus, de tous ceux dont les ttes ont frott l ; je n'ai jamais eu rien de commun avec eux ; unis ensemble aussi troitement que les bras humains peuvent le permettre, je ne sais quel abme m'en a toujours spare. Oh ! que de fois, tandis qu'gars ils auraient voulu s'abmer tout entiers dans la jouissance, mentalement je m'cartais mille lieues de l, pour partager la natte d'un sauvage ou l'antre garni de peaux de mouton de quelque berger des Abruzzes !

Aucun, en effet ne vient pour moi, aucun ne me connait, ils cherchent peut-tre en moi une certaine femme comme je cherche en eux un certain homme ; n'y a-t-il pas, dans les rues, plus d'un chien qui s'en va flairant dans l'ordure pour trouver des os de poulet et des morceaux de viande ? de mme, qui saura tous les amours exalts qui s'abattent sur une fille publique, toutes les belles lgies qui finissent dans le bonjour qu'on lui adresse ? Combien j'en ai vu arriver ici le coeur gros de dpit et les yeux pleins de larmes ! les uns, au sortir d'un bal, pour rsumer sur une seule femme toutes celles qu'ils venaient de quitter ; les autres, aprs un mariage, exalts l'ide de l'innocence ; et puis des jeunes gens, pour toucher loisir leurs matresses qui ils n'osent parler, fermant les yeux et la voyant ainsi dans leurs coeurs ; des maris pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs faciles de leur bon temps, des prtres pousss par le dmon et ne voulant pas d'une femme, mais d'une courtisane, mais du pch incarn, ils me maudissent, ils ont peur de moi et ils m'adorent ; pour que la tentation soit plus forte et l'effroi plus grand, ils voudraient que j'eusse le pied fourchu et que ma robe tincelt de pierreries. Tous passent tristement, uniformment, comme des ombres qui se succdent, comme une foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit qu'elle faisait, du pitinement de ces mille pieds, des clameurs confuses qui en sortaient. Sais-je, en effet, le nom d'un seul ? ils viennent et ils me quittent, jamais une caresse dsintresse, et ils en demandent, ils demanderaient de l'amour, s'ils l'osaient ! il faut les appeler beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et puis ils aiment rire, quelquefois il faut chanter, ou se taire ou parler. Dans cette femme si connue, personne ne s'est dout qu'il y avait un coeur ; imbciles qui louaient l'arc de mes sourcils et l'clat de mes paules, tout heureux d'avoir bon march un morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet amour inextinguible qui courait au-devant d'eux et se jetait leurs genoux !

J'en vois pourtant qui ont des amants, mme ici, de vrais amants qui les aiment ; elles leur font une place part, dans leur lit comme dans leur me, et quand ils viennent elles sont heureuses . C'est pour eux, vois-tu, qu'elles se peignent si longuement les cheveux, qu'elles arrosent les pots de fleurs qui sont leurs fentres ; mais moi, personne, personne ; pas mme l'affection paisible d'un pauvre enfant, car on la leur montre du doigt, la prostitue, et ils passent devant elle sans lever la tte. Qu'il y a longtemps, mon Dieu que je ne suis sortie dans les champs et que je n'ai vu la campagne ! que de dimanches j'ai passs entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent tout le monde aux offices o je ne vais pas ! qu'il y a longtemps que je n'ai entendu le grelot des vaches dans le taillis ! Ah ! je veux m'en aller d'ici, je m'ennuie, je m'ennuie, je retournerai au pays, j'irai chez ma nourrice, c'est une brave femme qui me recevra bien. Quand j'tais toute petite, j'allais chez elle, et elle me donnait du lait ; je l'aiderai lever ses enfants et faire le mnage, j'irai ramasser du bois mort dans la fort, nous nous chaufferons, le soir, au coin du feu quand il neigera, voil bientt l'hiver ; aux rois nous tirerons le gteau. Oh ! elle m'aimera bien, je bercerai les enfants pour les endormir, comme je serai heureuse !

 

Elle se tut, puis releva sur moi un regard tincelant travers ses larmes, comme pour me dire : Est-ce toi ?

Je l'avais coute avec avidit, j'avais regard tous les mots sortir de sa bouche ; tchant de m'identifier la vie qu'ils exprimaient. Agrandie tout coup des proportions que je lui prtais, sans doute, elle me parut une femme nouvelle, pleine de mystres ignors et, malgr mes rapports avec elle, toute tentante d'un charme irritant et d'attraits nouveaux. Les hommes en effet, qui l'avaient possde avaient laiss sur elle comme une odeur de parfum teint, trace de passions disparues, qui lui faisaient une majest voluptueuse ; la dbauche la dcorait d'une beaut infernale. Sans les orgies passes, aurait-elle eu ce sourire de suicide, qui la faisait ressembler une morte se rveillant dans l'amour ? sa joue en tait plus applie, ses cheveux plus lastiques et plus odorants, ses membres plus souples, plus mous et plus chauds ; comme moi, aussi, elle avait march de joies en chagrins, couru d'esprances en dgots, des abattements sans nom avaient succd des spasmes fous ; sans nous connatre, elle dans sa prostitution et moi dans ma chastet, nous avions suivi le mme chemin, aboutissant au mme gouffre ; pendant que je me cherchais une matresse, elle s'tait cherch un amant, elle dans le monde, moi dans mon coeur, l'un et l'autre nous avaient fuis.

- Pauvre femme, lui dis-je, en le serrant sur moi, comme tu as du souffrir !

- Tu as donc souffert quelque chose de semblable ? me rpondit-elle, est-ce que tu es comme moi ? est-ce que souvent tu as tremp ton oreiller de larmes ? est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver sont aussi tristes ? Quand il fait du brouillard, le soir, et que je marche seule, il me semble que la pluie traverse mon coeur et la fait tomber en dbris.

- Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuye que moi dans le monde, tu as eu des jours de plaisir, mais moi c'est comme si j'tais n en prison, j'ai mille choses qui n'ont pas vu la lumire.

- Tu es si jeune cependant ! Au fait, tous les hommes sont vieux maintenant, les enfants se trouvent dgots comme les vieillards, nos mres s'ennuyaient quand elles nous ont conus, on n'tait pas comme cela autrefois, n'est-ce pas vrai ?

- C'est vrai, repris-je, les maisons o nous habitons sont toutes pareilles, blanches et mornes comme des tombes dans des cimetires ; dans les vieilles baraques noires qu'on dmolit la vie devait tre plus chaude, on y chantait fort, on y brisait les brocs sur les tables, on y cassait les lits en faisant l'amour.

- Mais qui te rend si triste ? tu as donc bien aim ?

- Si j'ai aim, mon Dieu ! assez pour envier ta vie.

- Envier ma vie ! dit-elle.

- Oui, l'envier ! car, ta place, j'aurais peut-tre t heureux, car, si un homme comme tu le dsires n'existe pas, une femme comme j'en veux doit vivre quelque part ; parmi tant de coeurs qui battent, il doit s'en trouver un pour moi.

- Cherche-le ! cherche-le !

- Oh ! si, j'ai aim ! si bien que je suis satur de dsirs rentrs. Non, tu ne sauras jamais toutes celles qui m'ont gar et que dans le fond de mon coeur j'abritais d'un amour anglique. Ecoute, quand j'avais vcu un jour avec une femme, je me disais : Que ne l'ai-je connue depuis dix ans ! tous ses jours qui ont fui m'appartenaient, son premier sourire devait tre pour moi, sa premire pense au monde, pour moi. Des gens viennent et lui parlent, elle leur rpond, elle y pense, les livres qu'elle admire, j'aurais d les lire. Que ne me suis-je promen avec elle, sous tous les ombrages qui l'ont abrite ! il y a bien des robes qu'elle a uses et que je n'ai pas vues, elle a entendu, dans sa vie, les plus beaux opras, et je n'tais pas l ; d'autres lui ont dj fait sentir les fleurs que je n'ai pas cueillies, je ne pourrai rien faire, elle m'oubliera, je suis pour elle comme un passant dans la rue , et quand j'en tais spar, je me disais : O est-elle ? que fait-elle, toute la journe, loin de moi ? quoi son temps se passe-t-il ? . Qu'une femme aime un homme, qu'elle lui fasse signe, et il tombe genoux. Mais nous, quel hasard qu'elle vienne nous regarder, et encore !... il faut tre riche, avoir des chevaux qui vous emportent , avoir une maison orne de statues, donner des ftes, jeter l'or, faire du bruit ; mais vivre dans la foule, sans pouvoir la dominer par le gnie ou par l'argent, et demeurer ainsi inconnu que le plus lche et le plus sot de tous, quand on aspire des amours du ciel, quand on mourrait avec joie sous le regard d'une femme aime, j'ai connu ce supplice.

- Tu es timide, n'est-ce pas ? elles te font peur .

- Plus maintenant. Autrefois le bruit de leurs pas seulement me faisait tressaillir, je restais devant la boutique d'un coiffeur, regarder les belles figures de cire avec des fleurs et des diamants dans les cheveux, roses, blanches et dcolletes, j'ai t amoureux de quelques-unes ; l'talage d'un cordonnier me tenait aussi en extase : dans ces petits souliers de satin, que l'on allait emporter pour le bal du soir, je plaais un pied nu, un pied charmant avec des ongles fins, un pied d'albtre vivant, tel que celui d'une princesse qui entre au bain ; les corsets suspendus devant les magasins de modes, et que le vent fait remuer, me donnaient galement de bizarres envies ; j'ai offert des bouquets de fleurs des femmes que je n'aimais pas, esprant que l'amour viendrait par l, je l'avais entendu dire ; j'ai crit des lettres adresses n'importe qui, pour m'attendrir avec la plume, et j'ai pleur ; le moindre sourire d'une bouche de femme me faisait fondre le coeur en dlices, et puis c'tait tout ! Tant de bonheur n'tait pas fait pour moi, qu'est-ce qui pouvait m'aimer ?

- Attends ! attends encore un an, six mois ! demain peut-tre, espre !

- J'ai trop espr pour obtenir.

- Tu parles comme un enfant, me dit-elle.

- Non, je ne vois mme pas d'amour dont je ne serais rassasi au bout de vingt-quatre heures, j'ai tant rv le sentiment que j'en suis fatigu, comme ceux que l'on a trop fortement chris.

- Il n'y a pourtant que cela de beau dans le monde.

- A qui le dis-tu ? je donnerais tout pour passer une seule nuit avec une femme qui m'aimerait.

- Oh ! si au lieu de cacher ton coeur, tu laissais voir tout ce qui bat dedans de gnreux et de bon, toutes les femmes voudraient de toi, il n'en est pas une qui ne tcherait d'tre ta matresse ; mais tu as t plus fou que moi encore ! Fait-on cas des trsors enfouis ? les coquettes seules devinent les gens comme toi, et les torturent, mais les autres ne les voient pas. Tu valais pourtant la peine qu'on t'aimt ! Eh bien, tant mieux ! c'est moi qui t'aimerai, c'est moi qui serai ta matresse.

- Ma matresse ?

- Oh ! je t'en prie ! je te suivrai o tu voudras, je partirai d'ici, j'irai louer une chambre en face de toi, je te regarderai toute la journe. Comme je t'aimerai ! tre avec toi, le soir, le matin, la nuit dormir ensemble, les bras passs autour du corps, manger la mme table, vis--vis l'un de l'autre, nous habiller dans la mme chambre, sortir ensemble et te sentir prs de moi ! Ne sommes-nous pas faits l'un pour l'autre ? tes esprances ne vont-elles pas bien avec mes dgots ? ta vie et la mienne, n'est-ce pas la mme ? Tu me raconteras tous les ennuis de ta solitude, je te redirai les supplices que j'ai endurs ; il faudra vivre comme si nous ne devions rester ensemble qu'une heure, puiser tout ce qu'il y a en nous de volupt et de tendresse, et puis recommencer, mourir ensemble. Embrasse-moi, embrasse-moi encore ! mets ta tte sur ma poitrine, que j'en sente bien le poids, que tes cheveux me caressent le cou, que mes mains parcourent tes paules, ton regard est si tendre.

La couverture dfaite, qui pendait terre, laissait nos pieds nu ; elle se releva sur les genoux et la repoussa sous le matelas, je vis son dos blanc se courber comme un roseau ; les insomnies de la nuit m'avaient bris, mon front tait lourd, les yeux me brlaient les paupires, elle me les baisa doucement du bout des lvres, ce qui me les rafrachit comme si on me les et humects avec de l'eau froide. Elle aussi se rveillait de plus en plus de la torpeur o elle s'tait laisse aller un instant ; irrite par la fatigue, enflamme par le got des caresses prcdentes, elle m'treignit avec une volupt dsespre, en me disant : Aimons-nous, puisque personne ne nous a aims, tu es moi !

Elle haletait, la bouche ouverte, et m'embrassait furieusement, puis tout coup, se reprenant et passant sa main sur ses bandeaux drangs, elle ajouta :

- Ecoute, comme notre vie serait belle si c'tait ainsi, si nous pouvions demeurer dans un pays o le soleil fait pousser des fleurs jaunes et mrit les oranges, sur un rivage comme il y en a, ce qu'il parat, o les hommes portent des turbans, o les femmes ont des robes de gaze ; nous demeurerions couchs sous quelque grand arbre larges feuilles, nous couterions le bruit des golfes, nous marcherions ensemble au bord des flots pour ramasser des coquilles, je ferais des paniers avec des roseaux, tu irais les vendre ; c'est moi qui t'habillerais, je friserais tes cheveux dans mes doigts, je te mettrais un collier autour du cou, oh ! comme je t'aimerais ! comme je t'aime ! laisse-moi donc m'assouvir de toi !

Me collant sa couche, d'un mouvement imptueux, elle s'abattit sur tout mon corps et s'y tendit avec une joie obscne, ple, frissonnante, les dents serres avec une force enrage ; je me sentis entran comme dans un ouragan d'amour, des sanglots clataient, et puis des cris aigus ; ma lvre, humide de sa salive, ptillait et me dmangeait ; nos muscles, tordus dans les mmes noeuds, se serraient et entraient les uns dans les autres, la volupt se tournait en dlire, la jouissance en supplice.

Ouvrant tout coup les yeux bahis et pouvants, elle dit :

- Si j'allais avoir un enfant !

Et passant, au contraire, une clinerie suppliante :

- Oui, oui, un enfant ! un enfant de toi !... Tu me quittes ? nous ne nous reverrons plus, jamais tu ne reviendras ? penseras-tu moi quelquefois ? j'aurai toujours tes cheveux l, adieu !... Attends, il fait peine jour.

Pourquoi donc avais-je hte de la fuir ? est-ce que dj je l'aimais ?

Marie ne me parla plus, quoique je restasse bien encore une demi-heure chez elle ; elle songeait peut-tre l'amant absent. Il y a un instant, dans le dpart o, par anticipation de tristesse, la personne aime n'est dj plus avec vous.

Nous ne nous fmes pas d'adieux, je lui pris la main, elle y rpondit, mais la force pour la serrer tait reste dans son coeur.

Je ne l'ai plus revue.

 

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Novembre

(3)

Quand je l'ai prie de me raconter son histoire, elle me dit :

- A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par te dire qu'elles n'ont pas toujours t ce qu'elles sont, elles te feraient des contes sur leur famille et sur leurs amours, mais je ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse ; coute, tu vas voir si j'ai t heureuse ! Sais-tu que souvent j'ai eu envie de me tuer ? une fois on est arriv dans ma chambre, j'tais moiti asphyxie. Oh ! si je n'avais pas peur de l'enfer, il y longtemps que a serait fait. J'ai aussi peur de mourir, ce moment-l passer m'effraie, et pourtant j'ai envie d'tre morte !

Je suis de la campagne, notre pre tait fermier. Jusqu' ma premire communion, on m'envoyait tous les matins garder les vaches dans les champs ; toute la journe je restais seule, je m'asseyais au bord d'un foss, dormir, ou bien j'allais dans le bois dnicher des nids ; je montais aux arbres comme un garon, mes habits taient toujours dchirs ; souvent on m'a battue pour avoir vol des pommes, ou laiss aller les bestiaux chez les voisins. Quand c'tait la moisson et que, le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j'entendais chanter des chansons o il y avait des choses que je ne comprenais pas, les garons embrassaient les filles, on riait aux clats ; cela m'attristait et me faisait rver. Quelquefois, sur la route, en m'en retournant la maison, je demandais monter dans une voiture de foin, l'homme me prenait avec lui et me plaait sur les bottes de luzerne ; croirais-tu que je finis par goter un indicible plaisir me sentir soulever de terre par les mains fortes et robustes d'un gars solide, qui avait la figure brle par le soleil et la poitrine toute en sueur ? D'ordinaire ses bras taient retrousss jusqu'aux aisselles, j'aimais toucher ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux chaque mouvement de sa main, et me faire embrasser par lui, pour me sentir rper la joue par sa barbe. Au bas de la prairie o j'allais tous les jours, il y avait un petit ruisseau entre deux ranges de peupliers, au bord duquel toutes sortes de fleurs poussaient ; j'en faisais des bouquets, des couronnes, des chanes ; avec des grains de sorbier, je me faisais des colliers, cela devint une manie, j'en avais toujours mon tablier plein, mon pre me grondait et disait que je ne serais jamais qu'une coquette. Dans ma petite chambre j'en avais mis aussi ; quelquefois cette quantit d'odeurs-l m'enivrait, et je m'assoupissais, tourdie, mais jouissant de ce malaise. L'odeur du foin coup, par exemple, du foin chaud et ferment, m'a toujours sembl dlicieuse, si bien que, tous les dimanches, je m'enfermais dans la grange, y passant tout mon aprs-midi regarder les araignes filer leur toile aux sommiers, et entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainante, mais je devenais une belle fille, j'tais toute pleine de sant. Souvent une espce de folie me prenait, et je courais jusqu' tomber ou bien je chantais tue-tte, ou je parlais seule et longtemps ; d'tranges dsirs me possdaient, je regardais toujours les pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l'amour, quelques-uns venaient jusque sous ma fentre s'battre au soleil et se jouer dans la vigne. La nuit, j'entendais encore le battement de leurs ailes et leur roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j'aurais voulu tre un pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient pour s'embrasser. Que se disent-ils donc, pensais-je, qu'ils ont l'air si heureux ? , et je me rappelais aussi de quel air superbe j'avais vu courir les chevaux aprs les juments, et comment leurs naseaux taient ouverts ; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des brebis aux approches du blier, et le murmure des abeilles quand elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l'table, souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l'manation de leurs membres, vapeurs de vie que j'aspirais pleine poitrine, pour contempler furtivement leur nudit, o le vertige attirait toujours mes yeux troubls. D'autres fois, au dtour d'un bois, au crpuscule surtout, les arbres eux-mmes prenaient des formes singulires : c'taient tantt des bras qui s'levaient vers le ciel, ou bien le tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit, quand je m'veillais et qu'il y avait de la lune et des nuages, je voyais dans le ciel des choses qui m'pouvantaient et qui me faisaient envie. Je me souviens qu'une fois, la veille de Nol, j'ai vu une grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient ; elle avait bien cent pieds de haut, mais elle alla, s'allongeant toujours en s'amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta spar, la tte s'envola la premire, tout le reste s'agitait encore. Ou bien je rvais ; dix ans dj, j'avais des nuits fivreuses, des nuits pleines de luxure. N'tait-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait dans mon sang, et me faisait bondir le coeur au frlement de mes membres entre eux ? elle chantait ternellement dans mon oreille des cantiques de volupt ; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l'or, des formes inconnues remuaient, comme du vif-argent rpandu.

A l'glise je regardais l'homme nu tal sur la croix, et je redressais la tte, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je levais ses paupires ; je me faisais devant moi une homme beau, avec un regard de feu ; je le dtachais de la croix et je le faisais descendre vers moi, sur l'autel, l'encens l'entourait, il s'avanait dans la fume et de sensuels frmissements me couraient sur la peau.

Quand un homme me parlait, j'examinais son oeil et le jet qui en sort, j'aimais surtout ceux dont les paupires remuent toujours, qui cachent leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement d'ailes d'un papillon de nuit ; travers leurs vtements, je tchais de surprendre le secret de leur sexe, et l-dessus j'interrogeais mes jeunes amies, j'piais les baisers de mon pre et de ma mre, et la nuit le bruit de leur couche.

A douze ans, je fis ma premire communion, on m'avait fait venir de la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures bleues ; j'avais voulu qu'on me mt les cheveux en papillotes comme une dame. Avant de partir, je me regardais dans la glace, j'tais belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j'aurais voulu pouvoir l'tre. C'tait aux environs de la Fte-Dieu, les bonnes soeurs avaient rempli l'glise de fleurs, on embaumait ; moi-mme, depuis trois jours, j'avais travaill avec les autres orner de jasmin la petite table sur laquelle on prononce les voeux, l'autel tait couvert d'hyacintes, les marches du choeur taient couvertes de tapis, nous avions tous des gants blancs et un cierge dans la main ; j'tais bien heureuse, je me sentais faite pour cela ; pendant toute la messe, je remuais mes pieds sur le tapis, car il n'y en avait pas chez mon pre ; j'aurais voulu me coucher dessus avec ma belle robe, et demeurer toute seule dans l'glise, au milieu des cierges allums ; mon coeur battait d'une esprance nouvelle, j'attendais l'hostie avec anxit, j'avais entendu dire que la premire communion changeait, et je croyais que, le sacrement pass, tous mes dsirs seraient calms. Mais non ! rassise ma place, je me retrouvai dans ma fournaise ; j'avais remarqu que l'on m'avait regarde en allant vers le prtre, et qu'on m'avait admire ; je me rengorgeai, je me trouvai belle, m'enorgueillissant vaguement de toutes les dlices cachs en moi et que j'ignorais moi-mme.

A la sortie de la messe, nous dfilmes toutes en rang, dans le cimetire ; les parents et les curieux taient des deux cts, dans l'herbe, pour nous voir passer ; je marchais la premire, j'tais la plus grande. Pendant le dner, je ne mangeai pas, j'avais le coeur tout oppress ; ma mre, qui avait pleur pendant l'office, avait encore les yeux rouges ; quelques voisins vinrent pour me fliciter et m'embrassrent, avec effusion, leurs caresses me rpugnaient. Le soir, aux vpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de nous, on avait dispos les garons, ils nous regardaient avidement, moi surtout ; mme lorsque j'avais les yeux baisss, je sentais encore leurs regards. On les avait friss, ils taient en toilette comme nous. Quand, aprs avoir chant le premier couplet d'un cantique, ils reprenaient leur tour, leur voix me soulevait l'me, et quand elle s'teignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s'lanait de nouveau quand ils recommenaient. Je prononai les voeux ; tout ce que je me rappelle, c'est que je parlais de robe blanche et d'innocence.

Marie s'arrta ici, perdue sans doute dans l'mouvant souvenir par lequel elle avait peur d'tre vaincue, puis elle reprit en riant d'une manire dsespre :

- Ah ! la robe blanche ! il y a bien longtemps qu'elle est use ! et l'innocence avec elle ! O sont les autres maintenant ? il y en a qui sont mortes, d'autres qui sont maries et ont des enfants ; je n'en vois plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l'an encore, je veux crire ma mre, mais je n'ose pas, et puis bah ! c'est bte tous ces sentiments-l !

Se raidissant contre son motion, elle continua :

- Le lendemain, qui tait encore un jour de fte, un camarade vint pour jouer avec moi ; ma mre me dit : Maintenant que tu es une grande fille, tu ne devais plus aller avec les garons , et elle nous spara. Il n'en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-l, je le recherchais, je lui fis la cour, j'avais envie de m'enfuir avec lui de mon pays, il devait m'pouser quand je serais grande, je l'appelais mon mari, mon amant, il n'osait pas. Un jour que nous tions seuls, et que nous revenions ensemble du bois o nous avions t cueillir des fraises, en passant prs d'un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant de tout mon corps en l'embrassant la bouche, je me mis crier : Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous ! Il se dgagea de moi et s'enfuit.

Depuis ce temps-l, je m'cartais de tout le monde et ne sortis plus de la ferme, je vivais solitairement dans mes dsirs, comme d'autres dans leurs jouissances. Disait-on qu'un tel avait enlev une fille qu'on lui refusait, je m'imaginais tre sa matresse, fuir avec lui en croupe, travers champs, et le serrer dans mes bras ; si l'on parlait d'une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la marie je tremblais de crainte et de volupt ; j'enviais jusqu'aux beuglements plaintifs des vaches lorsqu'elles mettent bas ; en rvant la cause, je jalousais leurs douleurs.

A cette poque-l, mon pre mourut, ma mre m'emmena la ville avec elle, mon frre partit pour l'arme, o il est devenu capitaine. J'avais seize ans quand nous partmes de la maison ; je dis adieu pour toujours au bois, la prairie o tait mon ruisseau, adieu au portail de l'glise, o j'avais pass de si bonnes heures jouer au soleil, adieu aussi ma pauvre petite chambre ; je n'ai plus revu tout cela. Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrrent leurs amoureux, j'allais avec elles en partie, je les regardais s'aimer, et je me repaissais loisir de ce spectacle. Tous les jours c'tait un nouveau prtexte pour m'absenter, ma mre s'en aperut bien, elle m'en fit d'abord des reproches, puis finit par me laisser tranquille.

Un jour enfin une vieille femme que je connaissais depuis quelques temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu'elle m'avait trouv un amant fort riche, que le lendemain soir je n'avais qu' sortir, comme pour porter de l'ouvrage dans un faubourg, et qu'elle m'y mnerait.

Pendant les vingt-quatre qui suivirent, je crus souvent que j'allais devenir folle ; mesure que l'heure approchait, le moment s'loignait, je n'avais que ce mot-l dans ma tte : un amant ! un amant ! j'allais avoir un amant, j'allais tre aime, j'allais donc aimer ! Je mis d'abord mes souliers mes plus minces, puis m'apercevant que mon pied s'vasait dedans, je pris des bottines ; j'arrangeai galement mes cheveux de cent manires, en torsades, puis en bandeaux, en papillotes, en nattes ; mesure que je me regardais dans la glace, je devenais plus belle, mais je ne l'tais pas assez, mes habits taient communs, j'en rougis de honte. Que n'tais-je une de ces femmes qui sont blanches au milieu de leurs velours, toute charg de dentelles, sentant l'ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des domestiques tout cousus d'or ! Je maudis ma mre, ma vie passe, et je m'enfuis, pousse par toutes les tentations du diable, et d'avance les savourant toutes.

Au dtour d'une rue, un fiacre nous attendait, nous montmes dedans ; une heure aprs il nous arrta la grille d'un parc. Aprs nous y tre promenes quelque temps, je m'aperus que la vieille m'avait quitte, et je restai seule marcher dans les alles. Les arbres taient grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des plates-bandes de fleurs, jamais je n'avais vu de si beau jardin ; une rivire passait au milieu, des pierres, disposes habilement et l, formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l'eau et, les ailes enfles, se laissaient pousser par le courant. Je m'amusai aussi voir la volire, o des oiseaux de toutes sortes criaient et se balanaient sur leurs anneaux ; ils talaient leurs queues panaches et passaient les uns devant les autres, c'tait un blouissement. Deux statues de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient dans des poses charmantes ; le grand bassin d'en face tait dor par le soleil couchant et donnait envie de s'y baigner. Je pensai l'amant inconnu qui demeurait l, chaque instant je m'attendais voir sortir d'un bosquet d'arbres quelque homme beau et marchant firement comme un Apollon. Aprs le dner, et quand le bruit du chteau, que j'entendais depuis longtemps, se ft apais, mon matre parut. C'tait un vieillard tout blanc et maigre, serr dans des habits trop justes, avec une croix d'honneur sur son habit, et des dessous du pied qui l'empchaient de remuer les genoux ; il avait un grand nez, et des petits yeux verts qui avaient l'air mchant. Il m'aborda en souriant, il n'avait plus de dents. Quand on sourit il faut avoir une petit lvre rose comme la tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n'est-ce pas cher ange ?

Nous nous assmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les trouva si jolies qu'il en baisait chaque doigt ; il me dit que si je voulais tre sa matresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais bien riche, j'aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours de belles robes, je monterais cheval, je me promnerais en voiture ; mais pour cela, disait-il, il fallait l'aimer. Je lui promis que je l'aimerais.

Et cependant aucune de ces flammes intrieures qui nagure me brlaient les entrailles, l'approche des hommes, ne m'arrivait ; force d'tre ct de lui et de me dire intrieurement que c'tait celui-l dont j'allais tre la matresse, je finis par en avoir envie. Quand il me dit de rentrer, je me levai vivement, il tait ravi, il tremblait de joie, le bonhomme ! Aprs avoir travers un beau salon o les meubles taient tout dors, il me mena dans ma chambre et voulut me dshabiller lui-mme ; il commena par m'ter mon bonnet, mais voulant ensuite me dchausser, il eut du mal se baisser et il me dit : C'est que je suis vieux, mon enfant ; il tait genoux, il me suppliait du regard, il ajouta, en joignant les deux mains ; Tu es si jolie ! , j'avais peur de ce qui allait suivre.

Un norme lit tait au fond de l'alcve, il m'y trana en criant ; je me sentis noye dans les dredons et dans les matelas, son corps pesait sur moi, avec un horrible supplice, ses lvres molles me couvraient de baisers froids, le plafond de la chambre m'crasait. Comme il tait heureux ! comme il se pmait ! Tchant, mon tour, de trouver des jouissances, j'excitais les siennes ce qu'il parat ; mais que m'importait son plaisir lui ! c'tait le mien qu'il me fallait, j'en aspirais de sa bouche creuse et de ses membres dbiles, j'en voquais de tout ce vieillard, et runissant dans un incroyable effort tout ce que j'avais en moi de lubricit contenue, je ne parvins qu'au dgot dans ma premire nuit de dbauche.

A peine fut-il sorti que je me levai, j'allai la fentre, je l'ouvris et je laissai l'air me refroidir la peau ; j'aurais voulu que l'Ocan pt me laver de lui, je refis mon lit, effaant avec soin toutes les places o ce cadavre m'avait fatigue de ses convulsion. Toute la nuit se passa pleurer ; dsespre, je rugissais comme un tigre qu'on a chtr. Ah ! si tu tais venu alors ! si nous nous tions connu dans ce temps-l ! tu avais t du mme ge que moi, c'est alors que nous nous serions aims, quand j'avais seize ans, que mon coeur tait neuf ! toute notre vie se ft passe cela, mes bras se seraient uss t'treindre sur moi, mes yeux plonger dans les tiens.

Elle continua :

- Grande dame, je me levais midi, j'avais une livre qui me suivait partout, et une calche o je m'tendais sur les coussins ; ma bte de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et la plume noire de mon chapeau d'amazone remuait avec grce ; mais devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m'excitait au lieu de m'apaiser. Bientt on me connut, ce fut celui qui m'aurait, mes amants faisaient des folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les billets doux de la journe, pour y trouver l'expression nouvelle de quelque coeur autrement moul que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient, je savais d'avance la fin de leurs phrases et la manire dont ils allaient tomber genoux ; il y en a deux que j'ai repousss par caprice et qui se sont tus, leur mort ne m'a point touche, pourquoi mourir ? que n'ont-ils plutt tout franchi pour m'avoir ? SI j'aimais un homme, moi, il n'y aurait pas de mers assez larges ni de murs assez hauts pour m'empcher d'arriver jusqu' lui. Comme je me serais bien entendue, si j'avais t homme, corrompre les gardiens, monter la nuit aux fentres, et touffer sous ma bouche les cris de ma victime, trompe chaque matin de l'espoir que j'avais eu la veille !

Je les chassais avec colre et j'en prenais d'autres, l'uniformit du plaisir me dsesprait, et je courais sa poursuite avec frnsie, toujours altre de jouissances nouvelles et magnifiquement rves, semblable aux marins en dtresse, qui boivent de l'eau de mer et ne peuvent s'empcher d'en boire, tant la soif les brle !

Dandys et rustauds, j'ai voulu voir si tous taient de mme ; j'ai got la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux teints colls sur les tempes ; j'ai eu de ples adolescents, blonds, effmins comme des filles, qui se mouraient sur moi ; les vieillards aussi m'ont salie de leurs joies dcrpites, et j'ai contempl au rveil leur poitrine oppresse et leurs yeux teints. Sur un banc de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de tabac, l'homme du peuple aussi m'a embrasse avec violence ; je me suis fait comme lui une joie paisse et des allures faciles ; mais la canaille ne fait pas mieux l'amour que la noblesse, et la botte de paille n'est pas plus chaude que les sofas. Je me suis dvoue quelques-uns comme une esclave, et ils ne m'en aimaient pas davantage ; j'ai eu, pour des sots, des bassesses infmes, et en change ils me hassaient et me mprisaient, alors que j'aurais voulu centupler mes caresses et les inonder de bonheur. Esprant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient la vie par la volupt, je me suis donne des bossus, des ngres, des nains, je leurs fis des nuits rendre jaloux des millionnaires, mais je les pouvantais peut-tre, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, ni les riches, ni les laids n'ont pu assouvir l'amour que je leur demandais remplir ; tous, faibles, languissants, conus dans l'ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre, que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt la guerre, il n'en est pas un que je n'aie vu lass ds la premire heure. Il n'y a donc plus, sur terre, de ces jeunesses divines comme autrefois ! plus de Bacchus, plus d'Apollons, plus de ces hros qui marchaient nus, couronns de pampres et de lauriers ! J'tais faite pour tre la matresse d'un empereur, moi ; il me fallait l'amour d'un bandit, sur un roc dur, par un soleil d'Afrique ; j'ai souhait les enlacements des serpents, et les baisers rugissants que donnent les lions.

A cette poque, je lisais beaucoup ; il y a deux livres que j'ai relu cent fois : Paul et Virginie et un autre qui s'appelait Les Crimes des Reines. On voyait les portraits de Messaline, de Thodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine II. Etre reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi ! Eh bien, j'ai t reine, reine comme on peut l'tre maintenant ; en entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant et provocateur, mille ttes suivaient le mouvement de mes sourcils, je dominais tout par l'insolence de ma beaut.

Fatigue cependant de toujours poursuivre un amant, et plus que jamais en voulant tout prix, ayant d'ailleurs fait du vice un supplice qui m'tait cher, je suis accourue ici, le coeur enflamm comme si j'avais encore une virginit vendre ; raffine, je me rsignais vivre mal ; opulente, m'endormir dans la misre, car force de descendre si bas je n'aspirais peut-tre plus monter ternellement, mesure que mes organes s'useraient, mes dsirs s'apaiseraient sans doute, je voulais par l en finir d'un seul coup et me dgoter pour toujours de ce que j'enviais avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai pris des bains de fraises et de lait, je suis venue ici, m'tendre sur le grabat commun o la foule passe ; au lieu d'tre la matresse d'un seul, je me suis fait la servante de tous, et quel rude matre j'ai pris l ! Plus de feu l'hiver, plus de vin fin mes repas, il y a un an que j'ai la mme robe, mais qu'importe ! mon mtier n'est-il pas d'tre nue ? Mais ma dernire pense, mon dernier espoir, le sais-tu ? Oh ! j'y comptais, c'tait de trouver un jour ce que je n'avais jamais rencontr, l'homme qui m'a toujours fui, que j'ai poursuivi dans le lit des lgants, au balcon des thtres ; chimre qui n'est que dans mon coeur et que je veux tenir dans mes mains ; un beau jour, esprais-je, quelqu'un viendra sans doute - dans le nombre cela doit tre - plus grand, plus noble, plus fort ; ses yeux seront fendus comme ceux des sultanes, sa voix se modulera dans une mlodie lascive, ses membres auront la souplesse terrible et voluptueuse des lopards, il sentira des odeurs faire pmer, et ses dents mordront avec dlices ce sein qui se gonfle pour lui. A chaque arrivant, je me disais : est-ce lui ? qu'il m'aime ! qu'il m'aime ! qu'il me batte ! qu'il me brise ! moi seule je lui ferai un srail, je connais quelles fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et comment la fatigue mme se transforme en dlicieuse extase ; coquette quand il le voudra, pour irriter sa vanit ou amuser son esprit, tout coup il me trouvera langoureuse, pliante comme un roseau, exhalant des mots doux et des soupirs tendres ; pour lui je me tordrai dans des mouvements de couleuvre, la nuit j'aurai des soubresauts furieux et des crispations qui dchirent. Dans un pays chaud, en buvant du vin dans du cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles, ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des sauvages ; s'il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai des poses de grand matre devant lesquelles il tombera genoux ; s'il aime mieux que je sois son ami, je m'habillerai en homme et j'irai la chasse avec lui, je l'aiderai dans ses vengeances ; s'il veut assassiner quelqu'un, je ferai le guet pour lui ; s'il est voleur, nous volerons ensemble ; j'aimerai ses habits et le manteau qui l'enveloppe. Mais non ! jamais ! jamais ! le temps a beau s'couler et les matins revenir, on a en vain us chaque place de mon corps, par toutes les volupts dont se rgalent les hommes, je suis rest comme j'tais dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n'a pas de mari, pas d'amant, qui n'a pas connu le plaisir et qui le rve sans cesse, qui se fait des fantmes charmants et qui les voit dans ses songes, qui en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits dans la figure de la lune. Je suis vierge ! cela te fait rire ? mais n'en ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs ? j'en ai tout, sauf la virginit elle-mme.

Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroises sur l'acajou, ce sont les marques d'ongle de tout ceux qui s'y sont dbattus, de tous ceux dont les ttes ont frott l ; je n'ai jamais eu rien de commun avec eux ; unis ensemble aussi troitement que les bras humains peuvent le permettre, je ne sais quel abme m'en a toujours spare. Oh ! que de fois, tandis qu'gars ils auraient voulu s'abmer tout entiers dans la jouissance, mentalement je m'cartais mille lieues de l, pour partager la natte d'un sauvage ou l'antre garni de peaux de mouton de quelque berger des Abruzzes !

Aucun, en effet ne vient pour moi, aucun ne me connait, ils cherchent peut-tre en moi une certaine femme comme je cherche en eux un certain homme ; n'y a-t-il pas, dans les rues, plus d'un chien qui s'en va flairant dans l'ordure pour trouver des os de poulet et des morceaux de viande ? de mme, qui saura tous les amours exalts qui s'abattent sur une fille publique, toutes les belles lgies qui finissent dans le bonjour qu'on lui adresse ? Combien j'en ai vu arriver ici le coeur gros de dpit et les yeux pleins de larmes ! les uns, au sortir d'un bal, pour rsumer sur une seule femme toutes celles qu'ils venaient de quitter ; les autres, aprs un mariage, exalts l'ide de l'innocence ; et puis des jeunes gens, pour toucher loisir leurs matresses qui ils n'osent parler, fermant les yeux et la voyant ainsi dans leurs coeurs ; des maris pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs faciles de leur bon temps, des prtres pousss par le dmon et ne voulant pas d'une femme, mais d'une courtisane, mais du pch incarn, ils me maudissent, ils ont peur de moi et ils m'adorent ; pour que la tentation soit plus forte et l'effroi plus grand, ils voudraient que j'eusse le pied fourchu et que ma robe tincelt de pierreries. Tous passent tristement, uniformment, comme des ombres qui se succdent, comme une foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit qu'elle faisait, du pitinement de ces mille pieds, des clameurs confuses qui en sortaient. Sais-je, en effet, le nom d'un seul ? ils viennent et ils me quittent, jamais une caresse dsintresse, et ils en demandent, ils demanderaient de l'amour, s'ils l'osaient ! il faut les appeler beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et puis ils aiment rire, quelquefois il faut chanter, ou se taire ou parler. Dans cette femme si connue, personne ne s'est dout qu'il y avait un coeur ; imbciles qui louaient l'arc de mes sourcils et l'clat de mes paules, tout heureux d'avoir bon march un morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet amour inextinguible qui courait au-devant d'eux et se jetait leurs genoux !

J'en vois pourtant qui ont des amants, mme ici, de vrais amants qui les aiment ; elles leur font une place part, dans leur lit comme dans leur me, et quand ils viennent elles sont heureuses . C'est pour eux, vois-tu, qu'elles se peignent si longuement les cheveux, qu'elles arrosent les pots de fleurs qui sont leurs fentres ; mais moi, personne, personne ; pas mme l'affection paisible d'un pauvre enfant, car on la leur montre du doigt, la prostitue, et ils passent devant elle sans lever la tte. Qu'il y a longtemps, mon Dieu que je ne suis sortie dans les champs et que je n'ai vu la campagne ! que de dimanches j'ai passs entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent tout le monde aux offices o je ne vais pas ! qu'il y a longtemps que je n'ai entendu le grelot des vaches dans le taillis ! Ah ! je veux m'en aller d'ici, je m'ennuie, je m'ennuie, je retournerai au pays, j'irai chez ma nourrice, c'est une brave femme qui me recevra bien. Quand j'tais toute petite, j'allais chez elle, et elle me donnait du lait ; je l'aiderai lever ses enfants et faire le mnage, j'irai ramasser du bois mort dans la fort, nous nous chaufferons, le soir, au coin du feu quand il neigera, voil bientt l'hiver ; aux rois nous tirerons le gteau. Oh ! elle m'aimera bien, je bercerai les enfants pour les endormir, comme je serai heureuse !

 

Elle se tut, puis releva sur moi un regard tincelant travers ses larmes, comme pour me dire : Est-ce toi ?

Je l'avais coute avec avidit, j'avais regard tous les mots sortir de sa bouche ; tchant de m'identifier la vie qu'ils exprimaient. Agrandie tout coup des proportions que je lui prtais, sans doute, elle me parut une femme nouvelle, pleine de mystres ignors et, malgr mes rapports avec elle, toute tentante d'un charme irritant et d'attraits nouveaux. Les hommes en effet, qui l'avaient possde avaient laiss sur elle comme une odeur de parfum teint, trace de passions disparues, qui lui faisaient une majest voluptueuse ; la dbauche la dcorait d'une beaut infernale. Sans les orgies passes, aurait-elle eu ce sourire de suicide, qui la faisait ressembler une morte se rveillant dans l'amour ? sa joue en tait plus applie, ses cheveux plus lastiques et plus odorants, ses membres plus souples, plus mous et plus chauds ; comme moi, aussi, elle avait march de joies en chagrins, couru d'esprances en dgots, des abattements sans nom avaient succd des spasmes fous ; sans nous connatre, elle dans sa prostitution et moi dans ma chastet, nous avions suivi le mme chemin, aboutissant au mme gouffre ; pendant que je me cherchais une matresse, elle s'tait cherch un amant, elle dans le monde, moi dans mon coeur, l'un et l'autre nous avaient fuis.

- Pauvre femme, lui dis-je, en le serrant sur moi, comme tu as du souffrir !

- Tu as donc souffert quelque chose de semblable ? me rpondit-elle, est-ce que tu es comme moi ? est-ce que souvent tu as tremp ton oreiller de larmes ? est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver sont aussi tristes ? Quand il fait du brouillard, le soir, et que je marche seule, il me semble que la pluie traverse mon coeur et la fait tomber en dbris.

- Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuye que moi dans le monde, tu as eu des jours de plaisir, mais moi c'est comme si j'tais n en prison, j'ai mille choses qui n'ont pas vu la lumire.

- Tu es si jeune cependant ! Au fait, tous les hommes sont vieux maintenant, les enfants se trouvent dgots comme les vieillards, nos mres s'ennuyaient quand elles nous ont conus, on n'tait pas comme cela autrefois, n'est-ce pas vrai ?

- C'est vrai, repris-je, les maisons o nous habitons sont toutes pareilles, blanches et mornes comme des tombes dans des cimetires ; dans les vieilles baraques noires qu'on dmolit la vie devait tre plus chaude, on y chantait fort, on y brisait les brocs sur les tables, on y cassait les lits en faisant l'amour.

- Mais qui te rend si triste ? tu as donc bien aim ?

- Si j'ai aim, mon Dieu ! assez pour envier ta vie.

- Envier ma vie ! dit-elle.

- Oui, l'envier ! car, ta place, j'aurais peut-tre t heureux, car, si un homme comme tu le dsires n'existe pas, une femme comme j'en veux doit vivre quelque part ; parmi tant de coeurs qui battent, il doit s'en trouver un pour moi.

- Cherche-le ! cherche-le !

- Oh ! si, j'ai aim ! si bien que je suis satur de dsirs rentrs. Non, tu ne sauras jamais toutes celles qui m'ont gar et que dans le fond de mon coeur j'abritais d'un amour anglique. Ecoute, quand j'avais vcu un jour avec une femme, je me disais : Que ne l'ai-je connue depuis dix ans ! tous ses jours qui ont fui m'appartenaient, son premier sourire devait tre pour moi, sa premire pense au monde, pour moi. Des gens viennent et lui parlent, elle leur rpond, elle y pense, les livres qu'elle admire, j'aurais d les lire. Que ne me suis-je promen avec elle, sous tous les ombrages qui l'ont abrite ! il y a bien des robes qu'elle a uses et que je n'ai pas vues, elle a entendu, dans sa vie, les plus beaux opras, et je n'tais pas l ; d'autres lui ont dj fait sentir les fleurs que je n'ai pas cueillies, je ne pourrai rien faire, elle m'oubliera, je suis pour elle comme un passant dans la rue , et quand j'en tais spar, je me disais : O est-elle ? que fait-elle, toute la journe, loin de moi ? quoi son temps se passe-t-il ? . Qu'une femme aime un homme, qu'elle lui fasse signe, et il tombe genoux. Mais nous, quel hasard qu'elle vienne nous regarder, et encore !... il faut tre riche, avoir des chevaux qui vous emportent , avoir une maison orne de statues, donner des ftes, jeter l'or, faire du bruit ; mais vivre dans la foule, sans pouvoir la dominer par le gnie ou par l'argent, et demeurer ainsi inconnu que le plus lche et le plus sot de tous, quand on aspire des amours du ciel, quand on mourrait avec joie sous le regard d'une femme aime, j'ai connu ce supplice.

- Tu es timide, n'est-ce pas ? elles te font peur .

- Plus maintenant. Autrefois le bruit de leurs pas seulement me faisait tressaillir, je restais devant la boutique d'un coiffeur, regarder les belles figures de cire avec des fleurs et des diamants dans les cheveux, roses, blanches et dcolletes, j'ai t amoureux de quelques-unes ; l'talage d'un cordonnier me tenait aussi en extase : dans ces petits souliers de satin, que l'on allait emporter pour le bal du soir, je plaais un pied nu, un pied charmant avec des ongles fins, un pied d'albtre vivant, tel que celui d'une princesse qui entre au bain ; les corsets suspendus devant les magasins de modes, et que le vent fait remuer, me donnaient galement de bizarres envies ; j'ai offert des bouquets de fleurs des femmes que je n'aimais pas, esprant que l'amour viendrait par l, je l'avais entendu dire ; j'ai crit des lettres adresses n'importe qui, pour m'attendrir avec la plume, et j'ai pleur ; le moindre sourire d'une bouche de femme me faisait fondre le coeur en dlices, et puis c'tait tout ! Tant de bonheur n'tait pas fait pour moi, qu'est-ce qui pouvait m'aimer ?

- Attends ! attends encore un an, six mois ! demain peut-tre, espre !

- J'ai trop espr pour obtenir.

- Tu parles comme un enfant, me dit-elle.

- Non, je ne vois mme pas d'amour dont je ne serais rassasi au bout de vingt-quatre heures, j'ai tant rv le sentiment que j'en suis fatigu, comme ceux que l'on a trop fortement chris.

- Il n'y a pourtant que cela de beau dans le monde.

- A qui le dis-tu ? je donnerais tout pour passer une seule nuit avec une femme qui m'aimerait.

- Oh ! si au lieu de cacher ton coeur, tu laissais voir tout ce qui bat dedans de gnreux et de bon, toutes les femmes voudraient de toi, il n'en est pas une qui ne tcherait d'tre ta matresse ; mais tu as t plus fou que moi encore ! Fait-on cas des trsors enfouis ? les coquettes seules devinent les gens comme toi, et les torturent, mais les autres ne les voient pas. Tu valais pourtant la peine qu'on t'aimt ! Eh bien, tant mieux ! c'est moi qui t'aimerai, c'est moi qui serai ta matresse.

- Ma matresse ?

- Oh ! je t'en prie ! je te suivrai o tu voudras, je partirai d'ici, j'irai louer une chambre en face de toi, je te regarderai toute la journe. Comme je t'aimerai ! tre avec toi, le soir, le matin, la nuit dormir ensemble, les bras passs autour du corps, manger la mme table, vis--vis l'un de l'autre, nous habiller dans la mme chambre, sortir ensemble et te sentir prs de moi ! Ne sommes-nous pas faits l'un pour l'autre ? tes esprances ne vont-elles pas bien avec mes dgots ? ta vie et la mienne, n'est-ce pas la mme ? Tu me raconteras tous les ennuis de ta solitude, je te redirai les supplices que j'ai endurs ; il faudra vivre comme si nous ne devions rester ensemble qu'une heure, puiser tout ce qu'il y a en nous de volupt et de tendresse, et puis recommencer, mourir ensemble. Embrasse-moi, embrasse-moi encore ! mets ta tte sur ma poitrine, que j'en sente bien le poids, que tes cheveux me caressent le cou, que mes mains parcourent tes paules, ton regard est si tendre.

La couverture dfaite, qui pendait terre, laissait nos pieds nu ; elle se releva sur les genoux et la repoussa sous le matelas, je vis son dos blanc se courber comme un roseau ; les insomnies de la nuit m'avaient bris, mon front tait lourd, les yeux me brlaient les paupires, elle me les baisa doucement du bout des lvres, ce qui me les rafrachit comme si on me les et humects avec de l'eau froide. Elle aussi se rveillait de plus en plus de la torpeur o elle s'tait laisse aller un instant ; irrite par la fatigue, enflamme par le got des caresses prcdentes, elle m'treignit avec une volupt dsespre, en me disant : Aimons-nous, puisque personne ne nous a aims, tu es moi !

Elle haletait, la bouche ouverte, et m'embrassait furieusement, puis tout coup, se reprenant et passant sa main sur ses bandeaux drangs, elle ajouta :

- Ecoute, comme notre vie serait belle si c'tait ainsi, si nous pouvions demeurer dans un pays o le soleil fait pousser des fleurs jaunes et mrit les oranges, sur un rivage comme il y en a, ce qu'il parat, o les hommes portent des turbans, o les femmes ont des robes de gaze ; nous demeurerions couchs sous quelque grand arbre larges feuilles, nous couterions le bruit des golfes, nous marcherions ensemble au bord des flots pour ramasser des coquilles, je ferais des paniers avec des roseaux, tu irais les vendre ; c'est moi qui t'habillerais, je friserais tes cheveux dans mes doigts, je te mettrais un collier autour du cou, oh ! comme je t'aimerais ! comme je t'aime ! laisse-moi donc m'assouvir de toi !

Me collant sa couche, d'un mouvement imptueux, elle s'abattit sur tout mon corps et s'y tendit avec une joie obscne, ple, frissonnante, les dents serres avec une force enrage ; je me sentis entran comme dans un ouragan d'amour, des sanglots clataient, et puis des cris aigus ; ma lvre, humide de sa salive, ptillait et me dmangeait ; nos muscles, tordus dans les mmes noeuds, se serraient et entraient les uns dans les autres, la volupt se tournait en dlire, la jouissance en supplice.

Ouvrant tout coup les yeux bahis et pouvants, elle dit :

- Si j'allais avoir un enfant !

Et passant, au contraire, une clinerie suppliante :

- Oui, oui, un enfant ! un enfant de toi !... Tu me quittes ? nous ne nous reverrons plus, jamais tu ne reviendras ? penseras-tu moi quelquefois ? j'aurai toujours tes cheveux l, adieu !... Attends, il fait peine jour.

Pourquoi donc avais-je hte de la fuir ? est-ce que dj je l'aimais ?

Marie ne me parla plus, quoique je restasse bien encore une demi-heure chez elle ; elle songeait peut-tre l'amant absent. Il y a un instant, dans le dpart o, par anticipation de tristesse, la personne aime n'est dj plus avec vous.

Nous ne nous fmes pas d'adieux, je lui pris la main, elle y rpondit, mais la force pour la serrer tait reste dans son coeur.

Je ne l'ai plus revue.

 

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Novembre

(4)

J'ai pens elle depuis, pas un jour ne s'est coul sans perdre y rver le plus d'heures possibles, quelquefois je m'enferme exprs et seul, je tche de revivre dans ce souvenir ; souvent je m'efforce y penser avant de m'endormir, pour la rver la nuit, mais ce bonheur ne m'est pas arriv.

Je l'ai cherche partout, dans les promenades, au thtre, au coin des rues, sans savoir pourquoi j'ai cru qu'elle m'crirait ; quand j'entendais une voiture s'arrter ma porte, je m'imaginais qu'elle allait en descendre. Avec quelle angoisse j'ai suivi certaines femmes ! avec quel battement de coeur je dtournais la tte pour voir si c'tait elle !

La maison a t dmolie, personne n'a pu me dire ce qu'elle tait devenue.

Le dsir d'une femme que l'on a obtenue est quelque chose d'atroce et de mille fois pire que l'autre ; de terribles images vous poursuivent comme des remords. Je ne suis pas jaloux des hommes qui l'ont eue avant moi, mais je suis jaloux de ceux qui l'ont eue depuis ; une convention tacite faisait, il me semble, que nous devions nous tre fidles, j'ai t plus d'un an lui garder cette parole, et puis le hasard, l'ennui, la lassitude du mme sentiment peut-tre, on fait que j'y ai manqu. Mais c'tait elle que je poursuivais partout ; dans le lit des autres, je rvais ses caresses.

On a beau, par-dessus les passions anciennes, vouloir en semer de nouvelles, elles reparaissent toujours, il n'y a pas de force au monde pour en arracher les racines. Les voies romaines, o roulaient les chars consulaires, ne servent plus depuis longtemps, mille nouveaux sentiers les traversent, les champs se sont levs dessus, le bl y pousse, mais on en aperoit encore la trace, et leurs grosses pierres brchent les charrues quand on laboure.

Le type dont presque tous les hommes sont en qute n'est peut-tre que le souvenir d'un amour conu dans le ciel ou ds les premiers jours de la vie ; nous sommes en qute de tout ce qui s'y rapporte, la seconde femme qui vous plat ressemble presque toujours la premire, il faut un grand degr de corruption ou un coeur bien vaste pour tout aimer. Voyez aussi comme ce sont ternellement les mmes dont vous parlent les gens qui crivent, et qu'ils dcrivent cent fois sans jamais s'en lasser. J'ai connu un ami qui avait ador, 15 ans, une jeune mre qu'il avait vue nourrissant son enfant ; de longtemps il n'estima que les tailles de poissarde, la beaut des femmes sveltes lui tait odieuse.

A mesure que le temps s'loignait, je l'en aimais de plus en plus ; avec la rage que l'on a pour les choses impossibles, j'inventais des aventures pour la retrouver, j'imaginais notre rencontre, j'ai revu ses yeux dans les globules bleus des fleuves, et la couleur de sa figure dans les feuilles du tremble, quand l'automne les colore. Une fois, je marchais vite dans un pr, les herbes sifflaient autour de mes pieds en m'avanant, elle tait derrire moi ; je me suis retourn, il n'y avait personne. Un autre jour, une voiture a pass devant mes yeux, j'ai lev la tte, un grand voile blanc sortait de la portire et s'agitait au vent, les roues tournait, il se tordait, il m'appelait, il a disparu, et je suis retomb seul, abm, plus abandonn qu'au fond d'un prcipice.

Oh ! si l'on pouvait extraire de soi tout ce qui y est et faire un tre avec la pense seule ! si l'on pouvait tenir son fantme dans les mains et le toucher au front, au lieu de perdre dans l'air tant de caresses et de soupirs ! Loin de l, la mmoire oublie et l'image s'efface, tandis que l'acharnement de la douleur reste en vous. C'est pour me la rappeler que j'ai crit ce qui prcde, esprant que les mots me la feraient revivre ; j'y ai chou, j'en sais bien plus que je n'en ai dit.

C'est, d'ailleurs, une confidence que je n'ai faite personne, on se serait moqu de moi. Ne se raille-t-on pas de ceux qui aiment, car c'est une honte parmi les hommes ; chacun, par pudeur ou par gosme, cache ce qu'il possde dans l'me de meilleur et de plus dlicat ; pour se faire estimer, il ne faut montrer que les cts les plus laids, c'est le moyen d'tre au niveau commun. Aimer une telle femme ? m'aurait-on dit, et d'abord personne ne l'et compris ; quoi bon, ds lors, en ouvrir la bouche ?

Ils auraient eu raison, elle n'tait peut-tre ni plus belle ni plus ardente qu'une autre, j'ai peur de n'aimer qu'une conception de mon esprit et de ne chrir en elle que l'amour qu'elle m'avait fait rver.

Longtemps, je me suis dbattu sous cette pense, j'avais plac l'amour trop haut pour esprer qu'il descendrait jusqu' moi ; mais, la persistance de cette ide, il a bien fallu reconnatre que c'tait quelque chose d'analogue. Ce n'est que plusieurs mois aprs l'avoir quitte que je l'ai ressenti ; dans les premiers temps, au contraire, j'ai vcu dans un grand calme.

Comme le monde est vide celui qui y marche seul ! Qu'allais-je faire ? Comment passer le temps ? quoi employer mon cerveau ? comme les journes sont longues ! O est donc l'homme qui se plaint de la brivet des jours de la vie ? qu'on me le montre, ce doit tre un mortel heureux.

Distrayez-vous, disent-ils, mais quoi ? c'est me dire : tchez d'tre heureux ; mais comment ? et quoi bon tant de mouvement ? Tout est bien dans la nature, les arbres poussent, les fleuves coulent, les oiseaux chantent, les toiles brillent ; mais l'homme tourment remue, s'agite, abat les forts, bouleverse la terre, s'lance sur la mer, voyage, court, tue les animaux, se tue lui-mme, et pleure, et rugit, et pense l'enfer, comme si Dieu lui avait donn un esprit pour concevoir encore plus de maux qu'il n'en endure !

Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque chose de beau, de grand ; mais maintenant il est stupide, c'est l'ennui d'un homme plein de mauvaise eau-de-vie, sommeil d'ivre mort.

Ceux qui ont beaucoup vcu ne sont pas de mme. A 50 ans, ils sont plus frais que moi vingt, tout leur est encore neuf et attrayant. Serai-je comme ces mauvais chevaux, qui sont fatigus peine sortis de l'curie, et qui ne trottent l'aise qu'aprs un long bout de route, fait en boitant et en souffrant ? Trop de spectacles me font mal, trop aussi me font piti, ou plutt tout cela se confond dans le mme dgot.

Celui qui est assez bien n pour ne pas vouloir de matresse parce qu'il ne pourrait la couvrir de diamants ni la loger dans un palais, et qui assiste des amours vulgaires, qui contemple, d'un oeil calme, la laideur bte de ces deux animaux en rut que l'on appelle un amant et une matresse, n'est pas tent de se ravaler si bas, il se dfend d'aimer comme une faiblesse, et il terrasse sous ses genoux tous les dsirs qui viennent ; cette lutte l'puise. L'gosme cynique des hommes m'carte d'eux, de mme que l'esprit born des femmes me dgote de leur commerce ; j'ai tort, aprs tout, car deux belles lvres valent mieux que toute l'loquence du monde.

La feuille tombe s'agite et vole aux vents, de mme, moi, je voudrais voler, m'en aller, partir pour ne plus revenir, n'importe o, mais quitter mon pays ; ma maison me pse sur les paules, je suis tant de fois entr et sorti par la mme porte ! j'ai tant de fois lev les yeux la mme place, au plafond de ma chambre, qu'il devrait en tre us.

Oh ! se sentir plier sur le dos des chameaux ! devant soi un ciel tout rouge, un sable tout brun, l'horizon flamboyant qui s'allonge, les terrains qui ondulent, l'aigle qui pointe sur votre tte ; dans un coin, une troupe de cigognes aux pattes roses, qui passent et s'en vont vers les citernes ; le vaisseau mobile du dsert vous berce, le soleil vous fait fermer les yeux, vous baigne dans ses rayons, on n'entend que le bruit touff du pas des montures, le conducteur vient de finir sa chanson, on va, on va. Le soir, on plante les pieux, on dresse la tente, on fait boire les dromadaires, on se couche sur une peau de lion, on fume, on allume des feux pour loigner les chacals, que l'on entend glapir au fond du dsert, des toiles inconnues et quatre fois grandes comme les ntres palpitent aux cieux ; le matin, on remplit les outres l'oasis, on repart, on est seul, le vent siffle, le sable s'lve en tourbillons.

Et puis, dans quelque plaine o l'on galope tout le jour, des palmiers s'lvent entre les colonnes et agitent doucement leur ombrage, ct de l'ombre immobile des temples dtruits ; des chvres grimpent sur des frontispices renverss et mordent les plantes qui ont pouss dans les ciselures du marbre, elles fuient en bondissant quand vous approchez. Au-del, aprs avoir travers des forts o les arbres sont lis ensemble par des lianes gigantesques, et des fleuves dont on n'aperoit pas l'autre rive du bord, c'est le Soudan, le pays des ngres, le pays de l'or ; mais plus loin, oh ! allons toujours plus loin, je veux voir le Malabar furieux et ses danses o l'on se tue ; les vins donnent la mort comme les poisons, les poisons sont doux comme les vins ; la mer, une mer bleue remplie de corail et de perles, retentit du bruit des orgies sacres qui se font dans les antres des montagnes, il n'y a plus de vagues, l'atmosphre est vermeille, le ciel sans nuage se mire dans le tide Ocan, les cbles fument quand on les retire de l'eau, les requins suivent le navire et mangent les morts.

Oh ! l'Inde ! l'Inde surtout ! Des montagnes blanches, remplies de pagodes et d'idoles, au milieu de bois remplis de tigres et d'lphants, des hommes jaunes avec des vtements blancs, des femmes couvertes d'tain avec des anneaux aux pieds et aux mains, des robes de gaze qui les enveloppent comme une vapeur, des yeux dont ne voit que les paupires noircies avec du henn ; elles chantent ensemble un hymne quelque dieu, elles dansent... Danse, danse, bayadre, fille du Gange, tournoie bien tes pieds dans ma tte ! Comme une couleuvre, elle se replie, dnoue ses bras, sa tte remue, ses hanches se balancent, ses narines s'enflent, ses cheveux se dnouent, l'encens qui fume entoure l'idole stupide et dore, qui a quatre ttes et vingt bras.

Dans un canot de bois de cdre, un canot allong, dont les avirons minces ont l'air de plumes, sous une voile faite de bambous tresss, au bruit des tam-tams et des tambourins, j'irai dans le pays jaune que l'on appelle la Chine ; les pieds des femmes se prennent dans la main, leur tte est petite, leurs sourcils minces, relevs aux coins, elles vivent dans des tonnelles de roseau vert, et mangent des fruits la peau de velours, dans de la porcelaine peinte. Moustache aigu, tombant sur la poitrine, tte rase, avec une houppe qui lui descend sur le dos, le mandarin, un ventail rond dans les doigts, se promne dans la galerie, o des trpieds brlent, et marche lentement sur les nattes de riz ; une petit pipe est passe dans son bonnet pointu, et des critures noires sont empreintes sur ses vtements de soie rouge. Oh ! que les botes th m'ont fait faire des voyages !

Emportez-moi, temptes du Nouveau Monde, qui dracinez les chnes sculaires et tourmentez les lacs o les serpents se jouent dans les flots ! Que les torrents de Norvge me couvrent de leur mousse ! que la neige de Sibrie, qui tombe tasse efface mon chemin ! Oh ! voyager, voyager, ne jamais s'arrter, et, dans cette valse immense, tout voir apparatre et passer, jusqu' ce que la peau vous crve et que le sang jaillisse !

Que les valles succdent aux montagnes, les champs aux villes, les plaines aux mers. Descendons et montons les ctes, que les aiguilles des cathdrales disparaissent, aprs les mts de vaisseaux presss dans les ports ; coutons les cascades tomber sur les rochers, le vent dans les forts, les glaciers se fondre au soleil ; que je voie les cavaliers arabes courir, des femmes portes en palanquin, et puis des coupoles s'arrondir, des pyramides s'lever dans les cieux, des souterrains touffs, o les momies dorment, des dfils troits, o le brigand arme son fusil, des joncs o se cache le serpent sonnettes, des zbres bariols courant dans les grandes herbes, des kangourous dresss sur leurs pattes de derrire, des singes se balanant au bout des branches des cocotiers, des tigres bondissant sur leur proie, des gazelles leur chappant...

Allons, allons ! passons les ocans larges, o les baleines et les cachalots se font la guerre. Voici venir comme un grand oiseau de mer, qui bat des deux ailes, sur la surface des flots, la pirogue des sauvages ; des chevelures sanglantes pendent la proue, ils se sont peints les ctes en rouge ; les lvres fendues, le visage barbouill, des anneaux dans le nez, ils chantent en hurlant le chant de la mort, leur grand arc est tendu, leurs flches la pointe verte sont empoisonnes et font mourir dans les tourments ; leurs femmes nues, seins et mains tatous, lvent de grands bchers pour les victimes de leurs poux, qui leur ont promis de la chair de blanc, si moelleuse sous la dent.

O irai-je ? la terre est grande, j'puiserai tous les chemins, je viderai tous les horizons ; puiss-je prir en doublant Le Cap, mourir du cholra Calcutta ou de la peste Constantinople !

Si j'tais seulement muletier en Andalousie ! et trotter tout le jour, dans les gorges des sierras, voir couler le Guadalquivir, sur lequel il y a des les de lauriers-roses, entendre, le soir, les guitares et les voix chanter sous les balcons, regarder la lune se mirer dans le bassin de marbre de l'Alhambra, o autrefois se baignaient les sultanes.

Que ne suis-je gondolier Venise ou conducteur d'une de ces carrioles, qui, dans la belle saison, vous mnent de Nice Rome ! il y a pourtant des gens qui vivent Rome, des gens qui y demeurent toujours. Heureux le mendiant de Naples, qui dort au grand soleil, couch sur le rivage, et qui, en fumant son cigare, voit aussi la fume du Vsuve monter dans le ciel ! Je lui envie son lit de galets et les songes qu'il y peut faire ; la mer, toujours belle, lui apporte le parfum de ses flots et le murmure lointain qui vient de Capre.

Quelquefois je me figure arriver en Sicile, dans un petit village de pcheurs, o toutes les barques ont des voiles latines. C'est le matin ; l, entre des corbeilles et des filets tendus, une fille du peuple est assise, elle a ses pieds nus, son corset est un cordon d'or, comme les femmes des colonies grecques ; ses cheveux noirs, spars en deux tresses, lui tombent jusqu'aux talons, elle se lve, secoue son tablier ; elle marche, et sa taille est robuste et souple la fois, comme celle de la nymphe antique. Si j'tais aim d'une telle femme ! une pauvre enfant ignorante qui ne saurait seulement pas lire, mais dont la voix serait si douce, quand elle me dirait, avec son accent sicilien : Je t'aime ! reste ici !

 

Le manuscrit s'arrte ici, mais j'en ai connu l'auteur, et si quelqu'un, ayant pass, pour arriver jusqu' cette page, travers toutes les mtaphores, hyperboles et autres figures qui remplissent les prcdentes, dsire y trouver une fin, qu'il continue ; nous allons la lui donner.

Il faut que les sentiments aient peu de mots leur service, sans cela le livre se ft achev la premire personne. Sans doute que notre homme n'aura plus rien trouv dire ; il se trouve un point o l'on n'crit plus et o l'on pense davantage, c'est ce point qu'il s'arrta, tant pis pour le lecteur !

J'admire le hasard, qui a voulu que le livre en demeurt l, au moment o il serait devenu meilleur ; l'auteur allait entrer dans le monde, il aurait eu mille choses nous apprendre, mais il s'est, au contraire, livr de plus en plus une solitude austre, d'o rien ne sortait. Or il jugea convenable de ne plus se plaindre, preuve peut-tre qu'il commena rellement souffrir. Ni dans sa conversation, ni dans ses lettres, ni dans les papiers que j'ai fouills aprs sa mort, et o ceci se trouvait, je n'ai saisi rien qui dvoilt l'tat de son me, partir de l'poque o il cessa d'crire ses confessions.

Son grand regret tait de ne pas tre peintre, il disait avoir de trs beaux tableaux dans l'imagination. Il se dsolait galement de n'tre pas musicien ; par les matines de printemps, quand il se promenait le long des avenues de peupliers, des symphonies sans fin lui rsonnaient dans la tte. Du reste, il n'entendait rien la peinture ni la musique, je l'ai vu admirer des galettes authentiques et avoir la migraine en sortant de l'Opra. Avec un peu plus de temps, de patience, de travail, et surtout avec un got plus dlicat de la plastique des arts, il ft arriv faire des vers mdiocres, bons mettre dans l'album d'une dame, ce qui est toujours galant, quoi qu'on en dise.

Dans sa premire jeunesse, il s'tait nourri de trs mauvais auteurs, comme on l'a pu voir son style ; en vieillissant, il s'en dgota, mais les excellents ne lui donnrent plus le mme enthousiasme.

Passionn pour ce qui est beau, la laideur lui rpugnait comme le crime ; c'est, en effet, quelque chose d'atroce qu'un tre laid, de loin il pouvante, de prs il dgote ; quand il parle, on souffre ; s'il pleure, ses larmes vous agacent ; on voudrait le battre quand il rit et, dans le silence, sa figure immobile vous semble le sige de tous les vices et de tous les bas instincts. Aussi il ne pardonna jamais un homme qui lui avait dplu ds le premier abord ; en revanche, il tait trs dvou des gens qui ne lui avaient jamais adress quatre mots, mais dont il aimait la dmarche ou la coupe du crne.

Il fuyait les assembles, les spectacles, les bals, les concerts, car, peine y tait-il entr, qu'il se sentait glac de tristesse et qu'il avait froid dans les cheveux. Quand la foule le coudoyait, une haine toute jeune lui montait au coeur, il lui portait, cette foule, une coeur de loup, un coeur de bte fauve traque dans son terrier.

Il avait la vanit de croire que les hommes ne l'aimaient pas, que les hommes ne le connaissaient pas.

Les malheurs publics et les douleurs collectives l'attristaient mdiocrement, je dirai mme qu'il s'apitoyait plus sur les serins en cage, battant des ailes quand il fait du soleil, que sur les peuples en esclavage, c'est ainsi qu'il tait fait. Il tait plein de scrupules dlicats et de vraie pudeur, il ne pouvait, par exemple, rester chez un ptissier et voir un pauvre le regarder manger sans rougir jusqu'aux oreilles ; en sortant, il lui donnait tout ce qu'il avait d'argent dans la main et s'enfuyait bien vite. Mais on le trouvait cynique, parce qu'il se servait de mots propres et disait tout haut ce que l'on pense tout bas.

L'amour des femmes entretenues (idal des jeunes gens qui n'ont pas le moyen d'en entretenir) lui tait odieux, le dgotait ; il pensait que l'homme qui paie est le matre, le seigneur, le roi. Quoiqu'il ft pauvre, il respectait la richesse et non les gens riches ; tre gratis l'amant d'une femme qu'un autre loge, habille et nourrit, lui semblait quelque chose d'aussi spirituel que de voler une bouteille de vin dans la cave d'autrui ; il ajoutait que s'en vanter tait le propre des domestiques fripons et des petites gens.

Vouloir une femme marie, et pour cela se rendre l'ami du mari, lui serrer affectueusement les mains, rire ses calembours, s'attrister de ses mauvaises affaires, faire ses commissions, lire le mme journal que lui, en un mot excuter, dans un seul jour, plus de bassesses et de platitudes que dix galriens n'en ont fait en toute leur vie, c'tait quelque chose de trop humiliant pour son orgueil, et il aima cependant plusieurs femmes maries ; quelquefois, il se mit en beau chemin mais la rpugnance le prenait tout coup, quand dj la belle dame commenait lui faire les yeux doux, comme les geles du mois de mai qui brlent les abricotiers en fleurs.

Et les grisettes, me direz-vous ? Eh bien, non ! il ne pouvait se rsigner monter dans une mansarde, pour embrasser une bouche qui vient de djeuner avec du fromage, et prendre une main qui a des engelures.

Quant sduire une jeune fille, il se serait cru moins coupable s'il l'avait viole, attacher quelqu'un soi tait pour lui pire que de l'assassiner. Il pensait srieusement qu'il y a moins de mal tuer un homme qu' faire un enfant ; au premier vous tez la vie, non pas la vie entire, mais la moiti ou le quart ou la centime partie de cette existence qui va finir, qui finirait sans vous ; mais envers le second, disait-il, n'tes-vous pas responsable de toutes les larmes qu'il versera depuis son berceau jusqu' sa tombe ? sans vous, il ne serait pas n, et s'il nat, pourquoi cela ? pour votre amusement, non pour le sien, coup sr ; pour porter votre nom, le nom d'un sot, je parie ? autant vaudrait l'crire sur un mur ; quoi bon un homme pour supporter le fardeau de trois ou quatre lettres ?

A ses yeux, celui qui, appuy sur le Code civil, entre de force dans le lit de la vierge qu'on lui a donne le matin, exerant ainsi un viol lgal que l'autorit protge, n'avait pas d'analogue chez les singes, les hippopotames et les crapauds, qui, mle et femelle, s'accouplent lorsque des dsirs communs les font se chercher et s'unir, o il n'y a ni pouvante et dgot d'un ct, ni brutalit et despotisme obscne de l'autre ; et il exposait l-dessus de longues thories immorales, qu'il est inutile de rapporter.

Voil pourquoi il ne se maria point et n'eut pour matresse ni fille entretenue, ni femme marie, ni grisette, ni jeune fille ; restaient les veuves, il n'y pensa pas.

Quand il fallut choisir un tat, il hsita entre mille rpugnances. Pour se mettre philanthrope, il n'tait pas assez malin, et son bon naturel l'cartait de la mdecine ; - quant au commerce, il tait incapable de calculer, la vue seule d'une banque lui agaait les nerfs. Malgr ses folies, il avait trop de sens pour prendre au srieux la noble profession d'avocat ; d'ailleurs sa justice ne se ft pas accommode aux lois. Il avait aussi trop de got pour se lancer dans la critique, il tait trop pote, peut-tre, pour russir dans les lettres. Et puis, sont-ce l des tats ? Il faut s'tablir, avoir une position dans le monde, on s'ennuie rester oisif, il faut se rendre utile, l'homme est n pour travailler : maximes difficiles comprendre et qu'on avait soin de souvent lui rpter.

Rsign s'ennuyer partout et s'ennuyer de tout, il dclara vouloir faire son droit et il alla habiter Paris. Beaucoup de gens l'envirent dans son village, et lui dirent qu'il allait tre heureux de frquenter les cafs, les spectacles, les restaurants, de voir les belles femmes ; il les laissa dire, et il sourit comme lorsqu'on a envie de pleurer. Que de fois, cependant, il avait dsir quitter pour toujours sa chambre, o il avait tant baill, et drang ses coudes de dessus le vieux bureau d'acajou o il avait compos ses drames quinze ans ! et il se spara de tout cela avec peine ; ce sont peut-tre les endroits qu'on a le plus maudits que l'on prfre aux autres, les prisonniers ne regrettent-ils pas leur prison ? C'est que, dans cette prison, ils espraient et que, sortis, ils n'esprent plus ; travers les murs de leur cachot, ils voyaient la campagne maille de marguerites, sillonne de ruisseaux, couverte de bls jaunes, avec des routes bordes d'arbres, - mais rendus la libert, la misre, ils revoient la vie telle qu'elle est, orne de gardes champtres pour les empcher de prendre les fruits s'ils ont soif, fournie en gardes forestiers, s'ils veulent tuer du gibier et qu'ils aient faim, couverte de gendarmes, s'ils ont envie de se promener et qu'ils n'aient pas de passeport.

Il alla se loger dans une chambre garnie, o les meubles avaient t achets pour d'autres, uss par d'autres que lui ; il lui sembla habiter dans des ruines. Il passait la journe travailler, couter le bruit sourd de la rue, regarder la pluie tomber sur les toits.

Quand il faisait du soleil, il allait se promener au Luxembourg, il marchait sur les feuilles tombes, se rappelant qu'au collge il faisait de mme ; mais il ne se serait pas dout que, dix ans plus tard, il en serait l. Ou bien il d'asseyait sur un banc et songeait mille choses tendres et tristes, il regardait l'eau froide et noire des bassins, puis il s'en retournait le coeur serr. Deux ou trois fois, ne sachant que faire, il alla dans les glises l'heure du salut, il tchait de prier ; comme ses amis auraient ri, s'ils l'avaient vu tremper ses doigts dans le bnitier et faire le signe de la croix.

Un soir qu'il errait dans un faubourg et qu'irrit sans cause il et voulu sauter sur des pes nues et se battre outrance, il entendit des voix chanter et le son doux d'un orgue y rpondre par bouffes. Il entra. Sous le portique, une vieille femme, accroupie par terre, demandait la charit en secouant des sous dans un gobelet de fer-blanc ; la porte tapisse allait et venait chaque personne qui entrait ou qui sortait, on entendait des bruits de sabots, des chaises qui remuaient sur des dalles ; au fond, le choeur tait illumin, le tabernacle brillait aux flambeaux, le prtre chantait des prires, les lampes, suspendues dans la nef, se balanaient leurs longues cordes, le haut des ogives et les bas-cts taient dans l'ombre, la pluie fouettait sur les vitraux et en faisait craquer les fils de plomb, l'orgue allait, et les voix reprenaient, comme le jour o il avait entendu sur les falaises la mer et les oiseaux se parler. Il fut pris d'envie d'tre prtre, pour dire des oraisons sur le corps des morts, pour porter un cilice et se prosterner bloui dans l'amour de Dieu... Tout coup un ricanement de pitre lui vint au fond du coeur, il enfona son chapeau sur ses oreilles, et sortit en haussant les paules.

Plus que jamais il devint triste, plus que jamais les jours furent longs pour lui ; les orgues de Barbarie qu'il entendait jouer sous sa fentre lui arrachaient l'me, il trouvait ces instruments une mlancolie invincible, il disait que ces botes-l taient pleines de larmes. Ou plutt il ne disait rien, car il ne faisait pas le blas, l'ennuy, l'homme qui est dsillusionn de tout ; sur la fin, mme, on trouva qu'il tait devenu d'un caractre plus gai. C'tait, le plus souvent, quelque pauvre homme du Midi, un Pimontais, un Gnois, qui tournait la manivelle. Pourquoi celui-l avait-il quitt sa corniche, et sa cabane couronne de mas la moisson ? il le regardait jouer longtemps, sa grosse tte carre, sa barbe noire et ses mains brunes, un petit singe habill de rose sautait sur son paule et grimaait, l'homme tendait sa casquette, il lui jetait son aumne dedans et le suivait jusqu' ce qu'il l'et perdu de vue.

En face de lui on btissait une maison, cela dura trois mois ; il vit les murs s'lever, les tages monter les uns sur les autres, on mit des carreaux aux fentres, on la crpit, on la peignit, puis on ferma les portes ; des mnages vinrent l'habiter et commencrent y vivre, il fut fch d'avoir des voisins, il aimait mieux la vue des pierres.

Il se promenait dans les muses, il contemplait tous ces personnages factices, immobiles et toujours jeunes dans leur vie idale, que l'on va voir, et qui voient passer devant eux la foule, sans dranger leur tte, sans ter la main de dessus leurs pes, et dont les yeux brilleront encore quand nos petits-fils seront ensevelis. Il se perdait en contemplations devant les statues antiques, surtout celles qui taient mutiles.

Une chose pitoyable lui arriva. Un jour, dans la rue, il crut reconnatre quelqu'un en passant prs de lui, l'tranger avait fait le mme mouvement, ils s'arrtrent et s'abordrent. C'tait lui ! son ancien ami, son meilleur ami, son frre, celui ct de qui il tait au collge, en classe, l'tude, au dortoir ; ils faisaient leurs pensums et leurs devoirs ensemble ; dans la cour et en promenade, ils se promenaient bras dessus bras dessous, ils avaient jur autrefois de vivre en commun et d'tre amis jusqu' la mort. D'abord ils se donnrent une poigne de main, en s'appelant par leur nom, puis se regardrent des pieds la tte sans rien dire, ils taient changs tous les deux et dj un peu vieillis. Aprs s'tre demand ce qu'ils faisaient, ils s'arrtrent tout court et ne surent aller plus loin ; ils ne s'taient pas vus depuis six ans et ne purent trouver quatre mots changer. Ennuys, la fin, de s'tre regards l'un et l'autre dans le blanc des yeux, ils se sparrent.

Comme il n'avait d'nergie pour rien et que le temps, contrairement l'avis des philosophes, lui semblait la richesse la moins prteuse du monde, il se mit boire de l'eau-de-vie et fumer de l'opium ; il passait souvent ses journes tout couch et moiti ivre, dans un tat qui tenait le milieu entre l'apathie et le cauchemar.

D'autres fois la force lui revenait, et il se redressait tout coup comme un ressort. Alors le travail lui apparaissait plein de charmes, et le rayonnement de la pense le faisait sourire, de ce sourire placide et profond des sages ; il se mettait vite l'ouvrage, il avait des plans superbes, il voulait faire apparatre certaines poques sous un jour tout nouveau, lier l'art l'histoire, commenter les grands potes comme les grands peintres, pour cela apprendre les langues, remonter l'antiquit, entrer dans l'Orient ; il se voyait dj lisant des inscriptions et dchiffrant des oblisques ; puis il se trouvait fou et recroisait les bras.

Us par l'ennui, habitude terrible, et trouvant mme un certain plaisir l'abrutissement qui en est la suite, il tait comme les gens qui se voient mourir, il n'ouvrait plus sa fentre pour respirer l'air, il ne se lavait plus les mains, il vivait mme dans une salet de pauvre, la mme chemise lui servait une semaine, il ne se faisait plus la barbe et ne se peignait plus les cheveux. Quoique frileux, s'il tait sorti dans la matine et qu'il et les pieds mouills, il restait toute la journe sans changer de chaussures et sans faire de feu, ou bien il se jetait tout habill sur son lit et tchait de s'endormir ; il regardait les mouches courir sur le plafond, il fumait et suivait de l'oeil les petites spirales bleues qui sortaient de ses lvres.

On concevra sans peine qu'il n'avait pas de but, et c'est l le malheur. Qui et pu l'animer, l'mouvoir ? l'amour ? il s'en cartait ; l'ambition le faisait rire ; pour l'argent, sa cupidit tait fort grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait pas pour lui la peine de le conqurir ; c'est l'homme n dans l'opulence que le luxe va bien ; celui qui a gagn sa fortune, presque jamais ne la sait manger ; son orgueil tait tel qu'il n'aurait pas voulu d'un trne. Vous me demanderez : Que voulait-il ? je n'en sais rien, mais coup sr, il ne songeait point se faire plus tard lire dput ; il et mme refus une place de prfet, y compris l'habit brod, la croix d'honneur passe autour du cou, la culotte de peau et les bottes cuyres les jours de crmonie. Il aimait mieux lire Andr Chnier que d'tre ministre, il aurait prfr tre Talma que Napolon.

C'tait un homme qui donnait dans le faux, dans l'amphigourique et faisait grand abus d'pithtes.

Du haut de ces sommets, la terre disparat, et tout ce qu'on y arrache. Il y a galement des douleurs du haut desquelles on n'est plus rien et l'on mprise tout ; quand elles ne vous tuent pas, le suicide seul vous en dlivre. Il ne se tua pas, il vcut encore.

Le carnaval arriva, il ne s'y divertit point. Il faisait tout contretemps, les enterrements excitaient presque sa gaiet, et les spectacles lui donnaient de la tristesse ; toujours il se figurait une foule de squelettes habills, avec des gants, des manchettes et des chapeaux plumes, se penchant au bord des loges, se lorgnant, minaudant, s'envoyant des regards vides ; au parterre il voyait tinceler, sous le feu du lustre, une foule de crnes blancs serrs les uns prs des autres. Il entendit des gens descendre en courant l'escalier, ils riaient, ils s'en allaient avec des femmes.

Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l'esprit, il pensa X..., ce village o il avait t un jour pied, et dont il a parl lui-mme dans ce que vous avez lu ; il voulut le revoir avant de mourir, il se sentait s'teindre. Il mit de l'argent dans sa poche, prit son manteau et partit tout de suite. Les jours gras, cette anne-l, taient tombs ds le commencement de fvrier, il faisait encore trs froid, les routes taient geles, la voiture roulait au grand galop, il tait dans le coup, il ne dormait pas, mais se sentait tran avec plaisir vers cette mer qu'il allait encore revoir ; il regardait les guides du postillon, clairs par la lanterne de l'impriale, se remuer en l'air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel tait pur et les toiles brillaient comme dans les plus belles nuits d't.

Vers dix heures du matin, il descendit Y... et de l fit la route pied jusqu' X... ; il alla vite, cette fois, d'ailleurs il courait pour se rchauffer. Les fosss taient pleins de glace, les arbres, dpouills, avaient le bout de leurs branches rouge, les feuilles tombes, pourries par les pluies, formaient une grande couche noire et gris de fer, qui couvrait le pied de la fort, le ciel tait tout blanc sans soleil. Il remarqua que les poteaux qui indiquent le chemin avaient t renverss ; un endroit on avait fait une coupe de bois depuis qu'il tait pass par l. Il se dpchait, il avait hte d'arriver. Enfin le terrain vint descendre, l il prit, travers champs, un sentier qu'il connaissait, et bientt il vit, dans le loin, la mer. Il s'arrta, il l'entendait battre sur le rivage et gronder au fond de l'horizon, in altum ; une odeur sale lui arriva, porte par la brise froide d'hiver, son coeur battait.

On avait bti une nouvelle maison l'entre du village, deux ou trois autres avaient t abattues.

Les barques taient la mer, le quai tait dsert, chacun se tenait enferm dans sa maison ; de longs morceaux de glace, que les enfants appellent chandelles des rois, pendaient au bord des toits et au bout des gouttires, les enseignes de l'picier et de l'aubergiste criaient aigrement sur leur tringle de fer, la mare montait et s'avanait sur les galets, avec un bruit de chanes et de sanglots.

Aprs qu'il et djeun, et il fut tout tonn de n'avoir pas faim, il s'alla promener sur la grve. Le vent chantait dans l'air, les joncs minces, qui poussent dans les dunes, sifflaient et se courbaient avec furie, la mousse s'envolait du rivage et courait sur le sable, quelquefois une rafale l'emportait vers le rivage.

La nuit vint, ou mieux ce long crpuscule qui la prcde dans les plus tristes jours de l'anne ; de gros flocons de neige tombrent du ciel, ils se fondaient sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la plage, qu'ils tachetaient de grandes larmes d'argent.

Il vit, une place, une vieille barque demi enfouie dans le sable, choue l peut-tre depuis vingt ans, de la christe marine avait pouss dedans, des polypes et des moules s'taient attachs ses planches verdies ; il aima cette barque, il tourna tout autour, il la toucha diffrentes places, il la regarda singulirement, comme on regarde un cadavre.

A cent pas de l, il y avait un petit endroit dans la gorge d'un rocher, ou souvent il avait t s'asseoir et avait pass de bonnes heures ne rien faire, - il emportait un livre et ne lisait pas, il s'y installait tout seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel entre les murs blancs des rochers pic ; c'tait l qu'il avait le mieux entendu le cri des mouettes, et que les fucus suspendus avaient secou sous lui les perles de leur chevelure ; c'tait l qu'il voyait la voile des vaisseaux s'enfoncer sous l'horizon, et que le soleil, pour lui, avait t plus chaud que partout ailleurs sur le reste de la terre.

Il y retourna, il le retrouva ; mais d'autres en avaient pris possession, car, en fouillant le sol, machinalement, avec son pied, il fit trouvaille d'un cul de bouteille et d'un couteau. Des gens y avaient fait une partie, sans doute, on tait venu l avec des dames, on y avait djeun, on avait rit, on avait fait des plaisanteries. O mon Dieu, se dit-il, est-ce qu'il n'y a pas sur la terre des lieux que nous avons assez aims, o nous avons assez vcu pour qu'ils nous appartiennent jusqu' la mort, et que d'autres que nous-mmes n'y mettent jamais les yeux !

Il remonta donc par le ravin, o si souvent il avait fait drouler des pierres sous ses pieds ; souvent mme il en avait lanc exprs, avec force, pour les entendre se frapper contre les parois des rochers et l'cho solitaire y rpondre. Sur le plateau qui domine la falaise, l'air devint plus vif, il vit la lune s'lever en face, dans une portion du ciel bleu sombre ; sous la lune, gauche, il y avait une petite toile.

Il pleurait, tait-ce de froid ou de tristesse ? son coeur crevait, il avait besoin de parler quelqu'un. Il entra dans un cabaret, o quelquefois il avait t boire de la bire, il demanda un cigare, et il ne put s'empcher de dire la bonne femme qui le servait : Je suis dj venu ici. Elle lui rpondit : Ah ! mais, c'est pas la belle saison, m'sieu, c'est pas la belle saison , et elle lui rendit de la monnaie.

Le soir il voulut encore sortir, il alla se coucher dans un trou qui sert aux chasseurs pour tirer les canards sauvages, il vit un instant l'image de la lune rouler sur les flots et remuer dans la mer, comme un grand serpent, puis de tous les cts du ciel des nuages s'amoncelrent de nouveau, et tout fut noir. Dans les tnbres, des flots tnbreux se balanaient, montaient les uns sur les autres et dtonaient comme des canons, une sorte de rythme faisait de ce bruit une mlodie terrible, le rivage, vibrant sous le coup de vagues, rpondait la haute mer retentissante.

Il songea un instant s'il ne devait pas en finir; personne ne le verrait, pas de secours esprer, en trois minutes il serait mort ; mais de suite, par une antithse ordinaire dans ces moments-l, l'existence vint lui sourire, il revit sa bonne chambre de travail, et tous les jours tranquilles qu'il pourrait y passer encore. Et cependant les voix de l'abme l'appelaient, les flots s'ouvraient comme un tombeau, prts de suite se refermer sur lui et l'envelopper dans leurs plis liquides...

Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent siffler dans la terreur ; il fit un norme feu et se chauffa de faon se rtir les jambes.

Son voyag tait fini. Rentr chez lui, il trouva ses vitres blanches couvertes de givre, dans la chemine les charbons taient teints, ses vtements taient rests sur son lit comme il les avait laisss, l'encre avait sch dans l'encrier ; les murailles taient froides et suintaient.

Il se dit : Pourquoi ne suis-je pas rest l-bas ? et il pensa avec amertume la joie de son dpart.

L't revient, il n'en fut pas plus joyeux. Quelquefois seulement il allait sur le pont des Arts, et il regardait remuer les arbres des Tuileries, et les rayons du soleil couchant qui empourprent le ciel passer, comme une pluie lumineuse, sous l'Arc de l'Etoile.

Enfin, au mois de dcembre dernier, il mourut, mais lentement, petit petit, par le seule force de la pense, sans qu'aucun organe ft malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paratra difficile aux gens qui ont beaucoup souffert, mais ce qu'il faut bien tolrer dans un roman, par amour du merveilleux.

Il recommanda qu'on l'ouvrt, de peur d'tre enterr vif, mais il dfendit bien qu'on l'embaumt.

25 octobre 1842.

 

 

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