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 Rponse de M. Thierry Maulnier
au discours de M. Jean dOrmesson

DISCOURS PRONONC DANS LA SANCE PUBLIQUE
le jeudi 6 juin 1974

PARIS PALAIS DE LINSTITUT

 

     onsieur,

     Cest ainsi quil convient que je madresse vous selon le crmonial de laccueil dans notre compagnie. Sil ny avait lexigence de ce crmonial, je serais embarrass. Mme si jcartais, pour loigner de vous par la mme occasion laccusation de fodalisme, le titre de comte dont en dautres circonstances, mondaines ou politiques, vous pourriez tre honor, ou fltri, mon choix resterait encore difficile. Vous appellerais-je mon cher Camarade puisque vous avez t, comme je lavais t longtemps avant vous, lve au lyce Louis le Grand ? Mon cher Archicube, puisque avec la mme quinzaine dannes dcart qui fait la distance entre ma gnration et la vtre, vous tes entr comme moi dans cette cole de la rue dUlm qui imposa aussi sa marque votre grand prdcesseur, dans cette cole dont les mamelles multiples comme celles dune divinit du Gange, nourrissent en mme temps notre enseignement, notre haute administration, notre littrature, notre politique, dans cette cole qui tisse entre ses membres, par-del toutes les oppositions idologiques ou confessionnelles, et les ventuelles rivalits dambition, des liens demi clandestins si forts que nous pouvons la nommer Cosa Nostra  comme des maffiosi siciliens ? Vous appellerais-je mon cher Confrre, puisque vous avez choisi comme nous dexercer titre prfrentiel sinon exclusif cette profession dcrivain qui a sa noblesse, si jen juge du moins par lpe que nous portons ici ? Mon cher Directeur, puisque vous avez t il y a peu de mois, la saison a t bonne pour vous appel au poste de commandement dun journal bien connu, o vous me comptez parmi les membres de votre quipage ? Ou encore Patron, comme il est habituel de dsigner familirement et parfois affectueusement, le matre aprs Dieu, et aprs les syndicats, dans la rumeur des salles de rdaction ? Il tait de rigueur, il y a cinquante ans, pour les littrateurs qui bnficiaient du douteux privilge de lge lgard des reprsentants de la nouvelle gnration, afin de les assurer dune bienveillance protectrice et condescendante en les maintenant leur place, demployer la formule : Mon jeune Ami. Je noserais. Le protocolaire Monsieur vient mon secours.

     Monsieur, donc

     Votre entre dans cette maison a t facile et brillante. Le talent qui tincelle dans vos livres et suffi sans aucun doute carter du chemin qui vous y conduisait les cailloux et les pines, et lon ne voit pas pourquoi lespce dexamen de passage quelle comporte eut t plus difficile pour vous que le concours dentre lcole Normale Suprieure, que lagrgation de philosophie, que votre participation ds 1946, vingt et un ans, de grandes assembles internationales, puis des cabinets ministriels, que la direction du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines lUNESCO, que votre activit dadjoint au rdacteur en chef, notre confrre, votre confrre Roger Caillois, de la revue Diogne, voue la culture des relations "diagonales" entre les diverses disciplines de la connaissance de lhomme et du milieu humain, que le Grand Prix du Roman de notre Acadmie, obtenu par vous pour un ouvrage peut-tre dconcertant au premier abord, et assurment insolite, la Gloire de lEmpire, que votre accession il y a trois mois la direction du Figaro.

     Vous tes et resterez sans doute assez longtemps le plus jeune dentre nous. Mais votre nom est plus anciennement connu que cette Coupole elle-mme, et il a t prononc dinnombrables fois, depuis des sicles, dans les chambres des conseils royaux, les parlements, les assembles, les ambassades. Dans votre dernier roman peine n Au plaisir de Dieu o vous peignez avec un amusement affectueux, avec une tendresse impitoyable, une aristocratie aux prises avec la difficult dtre dans le monde daujourdhui, vous faites remonter la famille imaginaire que vous dcrivez lpoque des Croisades. Les Croisades, qui furent luvre de la foi, bien entendu, luvre de la surpopulation les grandes pidmies staient faites rares depuis quelque temps, des aventureux Normands installs dans nos pays, mais mal accoutums encore la vie sdentaire, et luvre du droit danesse, les cadets tant bien forcs daller chercher ailleurs une terre ou la mort les Croisades donc turent beaucoup de bons chrtiens, de mauvais chrtiens et dinfidles. Mais elles furent aussi de vastes couveuses historiques, qui firent clore par une sorte de gnration spontane un nombre incroyable de familles dillustre noblesse. En ce qui concerne la vtre, dont larbre gnalogique est tout aussi ample et ramifi que celui que vous attribuez vos personnages, nous nirons pas aussi loin. Dire les noms, les titres, les fonctions de ceux de vos aeux qui se sont illustrs ou honors dans lexercice des hautes charges de ltat me demanderait, quand je me bornerais la plus sche des numrations, une trop grande part du temps qui mest accord pour vous accueillir parmi nous. Vous avez, Monsieur, dautres mrites que les noms de vos anctres. Notons donc seulement que depuis Olivier Ier Lefvre dOrmesson qui fut au XVIe sicle magistrat, prsident de la Chambre des Comptes, conseiller de Michel de lHospital, depuis Olivier II, fils du prcdent, matre des Requtes, rapporteur du procs Fouquet et disgrci par le Roi pour avoir demand seulement une peine de bannissement qui fut "commue" en dtention perptuelle, vous pouvez compter parmi vos ascendants un chancelier de France, deux contrleurs gnraux des Finances, un premier Prsident du Parlement de Paris, un membre du Conseil de Rgence sous la minorit de Louis XV, onze conseillers, un nombre de Prsidents du Grand Conseil, dintendants des Finances et de matres des Requtes que je renonce prciser, quatre ambassadeurs de France, dont votre pre et votre oncle, le compte Wladimir dOrmesson, membre de cette Acadmie, et du ct maternel un rgicide.

     Bien que plus quune famille de laristocratie franaise ait compt au cours des sicles des rgicides dintention ou des rgicides par Ravaillac interpos, bien quon puisse trouver des rgicides jusque dans les familles royales, les conventionnels rgicides de 1793, dont beaucoup furent tranchs dans la fleur de leurs jours par dautres conventionnels rgicides comme eux, nont pas eu une postrit trs nombreuse. Saluons donc Michel Le Peltier de Saint-Fargeau, prsident mortier du Parlement de Paris. Son portrait fut peint par un autre rgicide, David, qui, lorsquil dut fuir la France, emporta le tableau aux Pays-Bas, avec quelques autres. Ce tableau fut loccasion dune petite aventure presque stendhalienne. La fille du conventionnel Le Peltier, votre lointaine grandmre, tait contestataire, donc royaliste, et ne pardonnait pas. Elle partit pour les Pays-Bas nantie de cent mille francs de lpoque pour racheter le portrait dtest David et le jeter au feu. David vendit le tableau, mais flairant de mauvaises intentions, fit signer par lacheteuse lengagement de ne pas le dtruire. Contrat respect. Le tableau fut scrupuleusement ramen Saint-Fargeau dans ladmirable chteau qui avait t celui de Jacques Cur et de la Grande Mademoiselle, et proprement mur sous une bonne paisseur de maonnerie qui le recouvre encore. Votre aeule navait pas attendu Freud pour procder symboliquement au meurtre du pre .

     Michel Le Peltier ne mrite-t-il pas une rparation ? Tant darrire-parents qui avaient bien servi durant des sicles nos monarchies et nos rpubliques bourgeoises, vous affectaient, face aux socits de pense de notre poque, dune suspicion lgitime. Un anctre rgicide vous lavait du pch originel et vous ouvrait toutes grandes les portes des salons intellectuels des beaux quartiers.

     Avouez, Monsieur, quun tel pass vous orientait, par les contradictions quil comporte, vers une philosophie librale, et quil vous imposait en outre lobligation de vous distinguer. La densit des talents et des dignits qui ont fructifi depuis des sicles dans le feuillage de votre arbre gnalogique faisait que lAcadmie franaise tait le minimum auquel vous deviez atteindre, dfaut de lune de ces charges de conntable ou de snchal qui nont gure plus cours, pour ne pas vous sentir cras par les glorieux prdcesseurs de votre galerie danctres. Vous y voil. Vous ne serez pas la honte de la famille.

     La Gloire de lEmpire, ce grand roman de cinq cents pages pour lequel le grand prix de notre Acadmie vous a t dcern, et de qui les mrites ont contribu pour beaucoup vous mener l o nous vous voyons, La Gloire de lEmpire est un rcit dhistoire imaginaire. Je dis bien un rcit dhistoire imaginaire, et non pas seulement un de ces romans historiques o les personnages ns de linvention de lauteur, ou remodels sa faon, sont plongs par lui dans les Frondes, des guerres de religion, des intrigues dynastiques que nous pouvons tenir pour vraies au moins approximativement. Votre fiction est une fiction totale. Votre empereur Alexis, qui nous parat tre en mme temps un peu byzantin, un peu sassanide, un peu Alexandre, un peu Frdric de Hohenstaufen, conqurant et dsabus, homme dtat efficace et rveur philosophe, dbauch et amoureux, parcourt toutes les voies humaines depuis les vertiges de la toute puissance jusqu cette mditation sur sa vanit qui fit prononcer par un empereur romain mourant, vritable celui-l, les mots clbres : Jai t tout, et tout nest rien.  Mais lunivers historique dont vous avez dress autour de votre personnage central le dcor imposant, fourmillant dvnements et de visages, est n lui aussi tout entier des seules ressources de votre esprit, et si vous nous y donnez parfois, non sans malice, lillusion dy discerner quelquun ou quelque chose que nous connaissions dj, cest pour nous la retirer aussitt. Sans doute avez-vous voulu nous faire entendre, par ce pastiche de lhistoire vraie, que lhistoire elle-mme est lgendaire. Car, ntant faite que de ce que les hommes du pass ont pu ou voulu nous laisser connatre deux, elle nous livre une ralit dj sujette caution sur laquelle agit encore le pouvoir modificateur de notre propre regard. Lincertitude qui affecte selon Heisenberg la connaissance microphysique du fait de laction de lobservateur sur le phnomne observ affecte plus encore la connaissance historique, qui est toute dinterprtation. De sorte que toute lhistoire est jusqu un certain point une histoire mythique. Lhistoire est par nature anachronique et je voudrais tre lauteur de la sentence que vous placez dans la bouche dun sage : Demain expliquera peut-tre aujourdhui, mais il ne le comprendra plus.  quoi sajoute cette difficult, que je propose au collaborateur de la Revue Diogne, intresse spcialement par les relations entre les diverses voies et diverses mthodes de la connaissance, que les approches du fait historique comme celle du fait physique, sont contradictoires, et que comme le phnomne lumineux, le phnomne humain se manifeste nous sous la forme ondulatoire ou sous la forme corpusculaire, selon que nous labordons par ses donnes collectives ou par ses donnes individuelles, un de ces aspects ne pouvant puiser lautre. Les masses passives humanum paucis vivit genus, sont-elles conduites leurs destins historiques par une petit nombre de conducteurs, hommes dtat et de guerre, hommes de science, guides spirituels, ou, au contraire, les grands individus ne sont-ils des mergences localises de linnombrable activit collective sous la pression de lhistoire ? Le dbat ne comporte pas de conclusion, et du reste les livres sont faits pour nous inciter poser des problmes insolubles.

     Mais je noublie pas, Monsieur, que vous ftes normalien, que Jules Romains le fut, que je le fus moi-mme, et que trois normaliens ne peuvent tre runis, dans une circonstance comme celle-ci, sans que soit voqu ce signe de ralliement entre normaliens, cet lment primordial de lthique normalienne qui a nom le canular. Vous avez, Monsieur, admirablement parl du canular. Le canular est le visage de lesprit dirrvrence, lorsque lesprit dirrvrence ne se prend pas lui-mme trop au srieux. coutez les paroles dun orateur majestueux, en sachant quune main tratresse a retir doucement le fauteuil derrire ses fesses augustes pour linstant o il va se rasseoir, cest peut-tre le seul plaisir o lhomme se sente lgal des dieux. En fait, cest le plaisir constant des dieux. Cest la gloire du canular prpar et excut en commun, dfi dune drision sans cruaut lgard de la crdulit humaine, des valeurs dtablissement, de la solennit des rites sociaux, et tmoignage pour la camaraderie virile, que fut compos ce chef-duvre de Jules Romains qui a dj rjoui tant de gnrations successives : Les Copains. Voici que cest pour beaucoup un roman-canular, un canular-fleuve de cinq cents pages o la gravit mticuleuse sentrelace la fantaisie, o la sage loquence de lhistoire la mode du XIXe sicle authentifie faussement linvention pure et simple, o le faux vrai et le vrai faux se multiplient et se ddoublent dans des jeux de glaces, o nous commenons sentir que nous sommes pigs linstant o nous cessons de ltre, que vous devez pour une bonne part votre notorit littraire et votre prsence aujourdhui parmi nous. Comment nadmirer pas lart des citations mystificatrices qui a enrichi votre texte ? Les crivains les plus illustres du pass et du prsent sont nomms dans lindex o vous faites tat de vos sources comme il est dusage dans les ouvrages les plus rudits, certains de ces crivains sont rels et dautres sont invents par vous, et certaines des citations sont vritables et dautres menteuses, et dautres moiti menteuses et moiti vritables, et dautres encore prsentes de faon nous incliner croire quelles sont fausses alors que prcisment elles sont vraies. Voici quelques vers de Hugo, Hugo de la Lgende des sicles, cela va sans dire la gloire de votre Empereur :

Par une corde au sol la cage tait fixe.
Il mit aux quatre coins les quatre aigles bants,
Il leur noua la serre avec ses doigts gants
Alors, une tiare au front comme Mithra,
Alexis, larc au dos, la flche au poing, entra
Dans la cage, et le roc tressaillit sur sa base,
Et lui, sans prendre garde aux frissons du Caucase,
Vieux mont qui songe Dieu sous les cieux toils,
Coupa la corde, et dit aux quatre aigles : "Allez".
Et dun bond les oiseaux effrayants senvolrent.

     Ces vers sont-ils vraiment du vrai Hugo ? Ils en sont bien capables. Pourtant, le nom dAlexis est l. Lavez-vous substitu quelque autre ? Le texte sent le pastiche, lexcellent pastiche. Mais Hugo sest si amplement pastich lui-mme, parfois en le sachant, plus souvent sans le savoir ! Auriez-vous pouss la perversit jusqu introduire dans votre prose de vritables vers de Hugo pour nous faire croire quils sont de vous ? Pour se dmler de vos tortueux desseins il faudrait le fil dAriane, o la clairvoyance surnaturelle de Tirsias, le dessin aveugle, celui dont lil

Ouvert linvisible, au visible est ferm.

     Encore un vers. Est-il de Hugo ? Est-il de vous ? Il nest ni de Hugo ni de vous. Il est de moi. (Croyez-le si vous voulez).

     Le canular, en ce qui vous concerne, nest dailleurs pas born aux frontires de lEmpire dAlexis. Jai dj voqu le dernier de vos romans, un roman nouveau-n, le nouveau-n se porte bien lui aussi : encore cinq cents pages, pour lequel jai une tendresse toute particulire, Au plaisir de Dieu. Il me semble que vous y avez pouss la perfection lart de vous drober notre prise et de donner le change. Vous y prenez vos distances lgard dune classe sociale que vous ne reniez pas et envers laquelle votre irrvrence est encore une marque de laffection, la lucidit un visage de llgance. Au reste, quand dans vos romans vous crivez Je , dans quelle proportion sagit-il de vous ? Jouvre un autre de vos livres, il sappelle Du ct de chez Jean, ce qui semble bien, avouez-le, nous prparer des confidences. Je louvre la premire page. Je lis les trois premiers mots. Les voici : Ma stupidit matterre.  qui voudriez-vous faire croire que vous avez l un sujet de consternation ? La marge derreurs que comportent ncessairement tous les choix humains peut avoir fait, exceptionnellement quun individu stupide se soit assis parmi nous, mais non pas, coup sr, un individu atterr par sa propre stupidit. Vous tes bien un mystificateur.

     Au point que, si srieux et mme mlancoliques que soient vos livres certains gards, il est bien difficile de cerner le moment o vous cessez de ltre. En cet instant mme, Monsieur, jai un lger doute. Dans Les Copains dj cits, Jules Romains nous conte linauguration dune statue questre. Lorsque le voile tombe parmi les discours et les musiques, les ministres, les notables, les spectateurs, les spectatrices voient apparatre sur le cheval de bronze, au lieu de Vercingtorix ou de quelque chose dapprochant, un joyeux garon nu et poilu, singulirement et scandaleusement vivant. La circonstance, aujourdhui, est galement majestueuse. Ne croyez pas pourtant, Monsieur, que japprhende de vous voir nous jouer un tour de cette faon-l. Vous tres inaugur, mais vous ntes pas sous un voile. Rien craindre. Mon inquitude a une autre cause. Vous savez si bien nous prendre au pige, et drober votre sincrit sous vos artifices. Est-ce bien vous qui tes l ?

     Est-ce bien vous qui tes l ? Ntes-vous pas un autre ? Il a t avanc que Victor Hugo, encore lui, tait un fou qui se prenait pour Victor Hugo, et que les uvres de Shakespeare pourraient bien avoir t composes par un imposteur qui sappelait Shakespeare. De mme, ny a-t-il pas un faux Jean dOrmesson qui a pris la place du vrai, ou plus subtilement, un vrai Jean dOrmesson qui cherche nous faire croire quil est faux ? Dans limpossibilit o je suis dy voir plus clair, permettez, Monsieur qui tes l, que je continue de madresser vous comme si vous tiez le vrai Vercingtorix.

     Voici qui est bien de vous, et qui est admirable. Cest la dernire page de La Gloire de lEmpire, celle o le long divertissement demi mystificateur, avant les index, les bibliographies, les tables de chronologie compare, prend une dimension nouvelle dans une somptueuse mditation sur le rel et limaginaire, le destin des civilisations et le sens ou le non sens de lhistoire :

      Quelques instants encore, la rumeur des chevaux, des voix et des couleurs trane et flotte dans les airs. Mais dj elle faiblit et dcrot jusqu svanouir dans la nuit qui tombe lentement sur le chemin, sur les collines, sur les daims poursuivis par les chiens, sur les paons gars et sur les cyprs. La scne reste vide. Ah ! dites, tait-ce donc si facile de ressusciter lEmpire et de faire revivre tout un monde ? Allons, applaudissez lartiste. Et puis applaudissez-vous vous-mme qui tes aussi lartiste, puisque vous le regardez et quil sest gliss en vous et que lEmpire dsormais se confond avec vous qui en avez reu la garde. Il semble que lhistoire, son fracas, ses personnages, ses souvenirs familiers sen aillent rejoindre ailleurs tous les royaumes crouls. Ailleurs O vont-ils, o sont-ils, o vivent-ils donc, crass par le prsent insatiable, ces royaumes jamais disparus, ces Ninive et ces Babylone, ces Memphis et ces Lagash, ces Ourouk et ces Our, ces Elam et ces Larsa, ces Sumer et ces Agad, ces Kadash et ces Karkemish ? Ils vivent dans vos rves et dans vos souvenirs, avec vos courses dans les bois, avec nos longues pes, avec nos passions enfantines et vos verts paradis, avec nos trnes vanouis et nos grandes esprances. La vie a pass l-dessus comme elle a pass sur lEmpire. O sont-elles, toutes ces dlices, nos attentes, nos folles amours, nos ambitions insenses ? La vie les a emportes comme elle a emport lEmpereur, comme elle a emport lEmpire. Nous les gardons au cur parce quelles sont notre pass. Le pass le souvenir le monde nest que son histoire. Rien de plus fragile que lhistoire. Rien de plus fragile que le monde. Le pass na pas dautre sens que celui que nous lui donnons. Lart, la religion, la culture, lhistoire dressent une mince barrire dans lesprit des vivants contre les gouffres de la mort, du temps qui court, de loubli. Les morts, nos pauvres morts nont dautre vie quen nous. Il ne resterait plus rien dAlexandre et de Csar, de Virgile et de Dante si nous cessions dy penser. Tant de puissance et de gnie, tant de science et de gloire sabmeraient dun seul coup. Il ne resterait plus rien dAbraham, de Socrate, de matre Kong, du Bouddha, de Mahomet, de Jsus si nous cessions de les aimer. Il ne resterait gure plus dAlexis si nous cessions dy penser et si nous cessions de laimer. Et tout serait alors, sous les coups terribles de loubli aux aguets, comme si cet immense Empire qui avait domin le monde navait jamais exist. 

     Vous crivez bien, Monsieur, je crois mme quil est difficile dcrire mieux que vous ne le faites. Votre phrase est allgre, parfois jusqu linsolence, souple et prcise, dun quilibre sr. Vous tes de ceux, un peu moins nombreux je le crains, chaque gnration, qui savent que lcrivain de race na pas besoin de sinventer un langage pour parler un langage qui soit lui. Votre style est donc celui dun classique. Mais voil que je mavise que je viens demployer pour vous dfinir un mot qui pourrait, par les temps qui courent, vous faire plus de tort que de bien. Le classicisme, nest-ce pas la solennit oratoire, la distinction guinde, le mot noble, lacadmisme ? Je men vais tenter deffacer la mauvaise impression que je viens peut-tre de donner de vous. Je vous laisse encore une fois la parole, ou plutt je la laisse au personnage qui dit "Je" et qui parle en votre nom dans Du ct de chez Jean, page 193 :

      La vie, le cur, le spectacle du monde, comme ils vont rire, les malins qui dtestent le banal ! Je les emmerde. " Cette vote ne sest pas croule, elle na mme pas frmi sous le choc dun mot quelle entend peut-tre pour la premire fois. Je continue donc ma citation. Votre vocabulaire y devient dailleurs moins primesautier : " Ils ont assez mpris le pauvre monde. Moi, cest eux que je dteste et que je mprise. Je ne joue pas au rustre, bien simplet, au paysan du Danube : cest pire. De temps en temps, le soir, je sens quelque chose qui clate en moi et qui minonde de bonheur. Et je le dis. Jaime ce monde o je vis, ce quil me procure et ce quil mimpose : le soleil sur la neige, le bureau le lundi, la rvolution demain, les wagons-lits, les femmes du monde, le courage et le dsespoir, les questions sans rponse, la guerre et la paix, lattente, les triomphes, linsuccs, lamour, presque rien. Quel bonheur dtre au monde ! et que tout nous soit donn ! 

     Cest une grande grce, Monsieur, que daimer la vie dans chacune de ses heures, dans chacun de ses visages, dans chacune de ses tches. Une grce qui est plus heureuse que le bonheur puisquelle se fait bonheur dans le malheur mme. Je songe aux Nourritures Terrestres, je songe lallgresse de Nietzsche tortur. Il semble que vous puissiez prendre votre compte la formule si tonnement moderne qui tait celle de Pindare il y a vingt-cinq sicles : Nespre pas, mon me, en une vie exempte de mourir, mais puise le champ du possible.  Mais vous lui ajoutez ceci : Et je me dis que peut-tre moi aussi, je dcouvrirai des cieux. 

     De votre grand prdcesseur dont nous mesurons la dimension celle du vide que sa disparition a creus dans nos rangs, que dirais-je que vous nayez dit dj, et que nous ne venions dentendre, en songeant quel point il et t heureux lui-mme de voir les accents mis avec tant de perspicacit et damiti sur ce que, dans son uvre, il tenait lui-mme pour le plus important ?

     Au risque de vous rpter, et de me rpter moi-mme, puisque jai dj eu le douloureux honneur de rendre hommage au nom de cette compagnie un crivain, un homme qui lillustrent entre tous, je dirai de non ingal aux plus grands auteurs franais dune poque qui restera lune des plus clatantes de notre littrature, il sest distingu parmi eux par un souci tout particulier de mettre son gnie au service de ses semblables. Soit que dans la perspective unanimiste qui avait une fois pour toutes orient et dfini son uvre, il nous demandt dexprimer par nos vies et par nos actes notre adhsion volontaire et fraternelle la ralit collective qui fait notre substance : soit quil nous mit en garde, comme il le ft de plus en plus souvent dans les dernires annes de sa vie, contre les redoutables prils que font peser sur les plus prcieuses liberts de lhomme social contemporain les diverses formes de la dictature dun sur tous, de quelques-uns sur tous, ou de tous sur chacun. Vous ntiez pas, Monsieur, dans les annes 30, en ge daccueillir deux par deux, chaque anne, produits dans un mouvement dune amplitude majestueuse, comparable celle des solstices et des quinoxes, les tomes des Hommes de Bonne Volont. Mais quand vous avez pu aborder cette puissance srie romanesque, ambitieuse dans ses proportions comme les entreprises des plus grands btisseurs de la littrature, vous avez pu y dcouvrir sans peine ce que son titre gnral nous annonait dj : quelle navait pas seulement pour dessein de nous informer mieux de notre condition, mais de peindre leffort qui tend la rendre plus supportable pour nos frres humains, et en le peignant de sy associer. " Elle ne nous montre pas seulement le monde, ai-je dit un jour delle, elle nous invite le faire meilleur. "

     Jules Romains appartenait la race de ces grands crateurs de formes et dides dont le regard sur le monde modifie pour ainsi dire ce quil voit et donne aux tres et aux choses une nouvelle couleur, de ceux dont la vision est pour ainsi dire anticipation, et voit le monde non pas tel quil est, mais tel quil nest pas encore et quil va devenir. Les annes que nous avons vcues et que nous vivons, les annes des dictateurs monstrueux suivis par des troupeaux fanatiques ou terroriss, mais aussi les annes des communauts supranationales, des grandes coalitions dintrts, des problmes plantaires, des mass media  au service des propagandes, de linformation universelle et instantane, ces annes voient laccomplissement de lunanimisme, mais en mme temps le triomphe de sa parodie : de cette parodie que Jules Romains a nomme lui-mme, vous lavez rappel, la maladie des multitudes. Puisque vous avez cit avec raison ladmirable discours que lauteur des Hommes de Bonne Volont pronona ici mme le 7 novembre 1946, jour de sa rception lAcadmie, je vais mon tour lui faire un emprunt. Il fallait quelque courage pour prononcer la date que jindique les mots que je vais citer dans une France dont les blessures saignaient encore, et o les ressentiments taient cruels, o il arrivait la vengeance de se cacher sous le masque de la justice, aux revanches de la libert de ressembler aux abus de la tyrannie. Les mmes mots ont gard toute leur valeur dans les confrontations politiques moins sanglantes de temps qui restent incertains. Je dirai mme que les semaines lectorales que nous venons de vivre leur donnent une actualit rajeunie.

      Jaimerais signaler que chez nous, dans les poques de bonne sant intellectuelle, les tendances que nous tiquetons un peu sommairement la pense de gauche et la pense de droite ont exerc lune sur lautre une action bienfaisante de contrle et dveil. Elles se sont mutuellement dfendues contre leur perversion ou fanatisme. Les esprits de gauche taient l pour rpter ceux den face que le monde est mouvement, que lordre, sous peine dtre bris doit consentir la justice, quun abus ne devient pas sacr en vieillissant, que le pass ne se survit quautant quil se transforme et que lavenir aussi est un visage, aux traits incertains, mais passionnment attachant. Les esprits de droite, je laisse de ct, bien entendu, droite comme gauche, les marchands de haine, les professionnels de linjure, ceux quune mchancet de vocation dsigne davance comme les procureurs du tyran ou de lennemi ventuel, les esprits de droite nous mettaient en garde contre le danger des illusions mme gnreuses. Ils nous rappelaient, par exemple, que la nature humaine na gure chang depuis la fort primitive, que la foule nest pas foncirement bonne ni scrupuleuse, que les masses ne sont point habites par une sorte dinspiration qui les dirige infailliblement ou leur fait choisir le chef ou les chefs en qui sincarnera cette infaillibilit. Il serait extrmement fcheux pour notre pays que lune de ces fonctions vint disparatre ou se dissimuler. 

     Il ne nous est pas interdit de rver, et sans doute Jules Romains approuverait-il ce rve, au jour o ces deux penses contradictoires et complmentaires suniraient, se fondraient ensemble selon le vu mme de la vie, qui est volution dans linvariance, changement dans la continuit. Comme la dit peu prs Pascal, comme la dit peu prs Nietzsche, toute vrit devient erreur lorsquelle oublie la vrit contraire. Verrons-nous natre un jour en France un grand parti conservateur-progressiste ? Aprs tout, un tel parti devrait runir les suffrages de presque tous les Franais, qui ne dsirent rien tant que la conciliation des grandes nouveauts et des vieilles habitudes, en leur offrant cette formule : La rvolution dans la stabilit .

     Travaillons-y, Monsieur.

     Jules Romains, nous le savons, ne ddaigna pas le journalisme, et occupa mme durant bien des annes, dans la dernire priode de sa vie une tribune importante dans un grand quotidien, pour y dfendre les esprits et les corps de ses concitoyens contre les formes doppression dont les menaces planent sur eux, ou sont prtes surgir du sein mme de leur peuple, du fond mme de leur cur. Vous voici vous-mme la tte dun autre grand quotidien. Je ne saurais men plaindre, car ce grand quotidien est celui o jcris. Jy ai connu deux directeurs avant vous. Lun, Pierre Brisson, qui aurait d sasseoir parmi nous, et il naurait tenu qu lui ; lautre, dsign par lui pour une succession lourde et difficile, notre confrre de lInstitut Louis-Gabriel Robinet, qui est l et mcoute, et qui na quitt sa tche que sur lordre catgorique des mdecins. Les services quils ont rendus lun lautre notre pays et aux valeurs que nous tenons pour consubstantielles notre vie mme sont immenses. Lhritage quils vous ont laiss, ou plutt le tmoin  quils vous ont transmis au sens sportif du terme, cest celui dune dfense vigilante sourcilleuse de la libert. Ce relais, Monsieur, je crois bien pouvoir dire que vous lavez bien pris. Vous tiez prpar le prendre. Toute votre uvre littraire, dont nous esprons bien que vos devoirs nouveaux ne vous dtourneront pas, et vos preuves que vous avez faites en si peu de temps la direction du Figaro dans les redoutables derniers mois, attestent que la libert est pour vous le plus irremplaable des biens, et peut-tre le seul dont vous ne soyez pas jusqu un certain point dsabus. Prenons-y garde pourtant. Si de grands prils pour la libert peuvent surgir des ambitions des puissants, de lexpansion des idologies conqurantes, de la maladie des multitudes, de lhypertrophie des techniques, et de ce got dasservir qui est pour tant dhommes, dans la vie publique et prive, le seul moyen de saffirmer, il est aussi un danger pour la libert dans la charge quelle constitue et dans les responsabilits quelle impose. Certaines forces doppression ne naissent et ne grandissent que parce que les hommes prouvent parfois comme une fatigue de la libert. Cette fatigue prend dans les foules et mme dans les lites la forme du besoin de scurit, de conformit, dunanimit dans une fois simplificatrice. Elle prend la forme de la fausse lgance intellectuelle dans les aristocraties priclitantes. Elle prend la forme de la peur. La tyrannie trouve en nous des complicits tnbreuses, parentes de linstinct de mort, et le moment vient o cette tyrannie nous somme de renoncer nous-mme la libert pour pouvoir mieux la dfendre : Pas de libert pour les ennemis de la libert.  Cette formule ne dut pas dplaire votre anctre le conventionnel. Mais nous ne pouvons la faire ntre. Ce que nous avons le droit de dire, cest : Toute libert mme pour les ennemis de la libert, sauf celle de dtruire la libert. 

     Vous venez, Monsieur, au cours de la dernire minute de votre remerciement, de nous rappeler les lignes trs belles o Jules Romains nous invite travailler pour que survient ceux qui meurent et que nous aimons, et aussi, telle tait, jen suis sr, sa pense et telle est la vtre, pour que survive ce qui, autour de nous, est menac par la mort et mrite dtre dfendu contre elle. Cest la seule faon dont nous soyons assurs de survivre nous-mmes : dans ce quoi nous aurons permis de vivre un peu plus longtemps quil ntait prvu dans les desseins de la grande ennemie. Mystifier la mort, lui drober sa proie pour un temps, et voir alors la tte quelle fait, voil le point o le canular normalien rejoint luniverselle tche des hommes. La mort est la chose du monde la mieux partage, mais presque aussi bien partag est le souci des vivants de dfier sa puissance et de retarder sa victoire en lui drobant pour un temps une part si infime soit-elle de ce qui lui appartiendra. Le besoin de la mre mortelle dallaiter les petits mortels enfants par elle, le geste acharn de la mnagre qui dfend ses meubles contre lenvahissement quotidien de la poussire, et les veilles de notre fondateur Richelieu lombre desquelles la France pouvait dormir en paix, font partie de la mme bataille dont nous savons quelle doit tre livre et quelle sera perdue. Les petits des vivants et les meubles de la mnagre et les meilleurs de nos livres retourneront la cendre qui fait aussi le linceul des empires, mais quelle autre ambition pouvons-nous avoir, si du moins nous ne mettons pas notre confiance dans un arrire-monde o la mort elle-mme devient illusion, et lillusion vrit, que dinscrire dans la substance de lunivers, comme fait le vaisseau avec son sillage dans la substance de la mer, une trace qui prolonge notre propre passage, et atteste pendant un moment que nous sommes passs ? Ils ne le savent pas, mais les touristes imbciles qui outragent de leurs inscriptions graves au canif, Paestum ou au cap Sounion, le marbre des colonnes millnaires, ne font quessayer dimiter, selon la mesure qui est la leur, les architectes des Acropoles. Ils veulent retenir entre leurs doigts un peu du sable du temps. La couleur fondamentale, et la grandeur fondamentale, de la condition humaine, sont que linvitable sy confond avec linacceptable, et quun effort pour vivre, peut-tre priv de sens, est peut-tre le seul sens que nous puissions donner la vie.

     Si Dieu rpondait aux questions, la question quil faudrait lui poser ne serait pas : Pourquoi le mal ?  ce serait :  Pourquoi le monde ?  Mais Dieu, sil est, ne tient pas de confrences de presse. Il ne rpond pas aux questions. Il est lui-mme la question, la question sans rponse.

     Il nest pas sr que lunivers ait ce quon nomme au sens propre du terme une raison dtre. Tout ce que nous savons, cest que sur une tincelle refroidie devenue grain de poussire, parmi les soleils qui peuplent par milliards des milliards de nues dtoiles, est ne une trange espce, un assemblage datomes minuscule, misrable, prissable, incomparable, irremplaable, dou du singulier pouvoir de demander cette raison dtre lunivers. Ce souci, ce tourment, cette esprance insense, toujours dmentie, toujours renaissante, cest peut-tre ce que faute de mieux nous appelons lme humaine.

     Mais je marrte. Je suis en passe de devenir trop srieux pour notre plaisir, avec des penses qui saccordent mal au contentement de vous compter dsormais parmi nous.

     Pourquoi parler de mort ?

     Vous voici immortel, Monsieur, mais voici mieux encore. Vous tes vivant. Quel plus riche prsent que celui dun peu de vie peut esprer limmortalit, mme sil ne sagit pas de la prcaire immortalit qui est la ntre. Cest un peu de vie que les Immortels de lOlympe venaient bon droit chercher sur la terre en se rchauffant dans des amours mortelles. Vous avez le don de vie, et parmi les trsors de la vie qui font votre bonheur et votre mrite, ceux des chromosomes ancestraux, ceux de la socit, ceux de la culture, soyons assurs que le talent est celui dont vous manquez le moins.


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R�ponse de Thierry Maulnier � Jean d'Ormesson.
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