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Groult Benoîte  (1920)

 

  Benoîte Groult - La touche étoile 
Titre La touche étoile
Auteur Benoîte Groult
Paru le : 05/04/2006
Editeur GRASSET ET FASQUELLE
Isbn : 2-246-67031-4 / Ean 13 : 9782246670315
Prix éditeur 17,90 €
Prix Decitre 17,01 €  Economisez : 5% (0,90 €)
 
 
 

Ni Dieu ni Diable, Moïra, dans la mythologie grecque, représente la destinée. Amoureuse de l'existence terrestre qu'elle ne connaîtra jamais, elle s'attache à faire advenir l'improbable chez ses protégés en brouillant les cartes quand elle les juge mal distribuées. Ainsi Marion, qui s'est mariée en espérant former un couple moderne, respectueux de la liberté de l'autre, découvrira qu'on souffre comme au temps de Racine même si on a signé le contrat de Sartre et Beauvoir. Mais Moïra lui fera vivre, en marge, une liaison passionnée avec un Irlandais un peu fou, un peu poète, comme les Celtes le sont si souvent. Sa mère Alice, 80 ans, journaliste féministe de choc, grand-mère indigne et pourtant tendre, s'est juré de ne pas se laisser déborder par la vieillesse. Un défi osé que Moïra, invisible et présente, l'aidera à relever avec panache. Alice affrontera son âge avec une lucidité impitoyable et un humour décapant, dans un monde où " vieillir est un délit ". La touche étoile est une leçon des Ténèbres dite sur le ton de l'allégresse. Le roman émouvant et drôle de plusieurs générations de femmes.

 

 

Nationalité: Française

Biographie :

Benoîte Groult est née à Paris. Elle est la fille d'André Groult, décorateur et de Nicole, soeur du couturier Paul Poiret, et qui créa sa propre maison de couture.

Sa jeunesse s'est déroulé dans un milieu "artiste", ses parents fréquentant les peintres et les écrivains d'avant guerre, Picasso, Picabia, Jouhandeau, Paul Morand etc ... Marie Laurencin fut sa marraine.

Elle fera des études classiques puis Licence-ès-Lettres, Latin, Grec et Philologie, et obtient un certificat d'Etudes Pratiques d'Anglais.

Enseigne le latin et la Littérature pendant 3 ans, puis entre à la radiodiffusion où elle devient journaliste pour les magazines tel que Elle, Marie-Claire, Parents...

Elle fut mariée en seconde noces au grand reporter Georges de Caunes dont elle a deux filles. Puis, elle se remarie, en 1951, à l'écrivain Paul Guimard dont elle a une fille.

En 1978 elle fonde un mensuel féministe avec Claude Servan Schreiber "F MAGAZINE" dont elle assure les éditoriaux.

De 1984 à 1986 elle assure la présidence de la "Commission de Terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions", fondée par Yvette Roudy, alors Ministre des Droits des Femmes. Où travaillent des grammairiens, des linguistes, des écrivains (arrêté de féminisation publié au Journal Officiel en mars 86).

Depuis 1982 elle est membre du Jury Fémina.

 

AINSI SOIENT-ELLES AU XXIe SIÈCLE

 
 
e n'avais jamais relu Ainsi soit-elle depuis sa parution en 1975, pendant les belles années du féminisme. Celles où, dans la foulée de Mai 68, chaque femme s'était mise à espérer que l'égalité allait enfin s'inscrire au quotidien ; celles où chaque homme avait pu craindre que, cette fois-ci, c'en soit fini de sa suprématie. Horreur suprême : la Déclaration des droits de l'homme risquait de s'appliquer désormais aux droits des femmes, malgré la précaution langagière prise par nos révolutionnaires de 89.
Pourtant, jusqu'en 1968, rien ne laissait prévoir que le féminisme allait se réveiller de son sommeil léthargique, qui durait depuis trente ans. Après l'Age d'or du féminisme, ces années de la Belle Époque marquées par un formidable désir d'émancipation un peu partout en Europe, la Grande Guerre avait, comme toutes les guerres, opéré une implacable remise en ordre des sexes. Pendant quatre ans, elle avait mis les femmes au travail, elles avaient remplacé les hommes aux champs, dans les bureaux, à l'usine, elles avaient rendu possible l'effort de guerre et la victoire ; mais, la paix venue on les renvoyait au foyer, leur refusant toute émancipation, toute autonomie et jusqu'au droit de vote pour lequel elles devront attendre vingt-cinq ans encore et une autre guerre !
Les Années folles virent alors le déclin du féminisme et le retour à une stricte hiérarchie des sexes. La crainte de la masculinisation des femmes au travail qui va devenir une obsession en France, la méfiance des ouvriers et des syndicats, l'image tout à fait négative des femmes émancipées, symbolisées par La Garçonne (roman qui valut à son auteur, Victor Margueritte, d'être radié de la Légion d'honneur en 1922), toutes ces peurs sécrétées par une société qui voulait retrouver ses repères, vont contribuer à étouffer toute revendication. L'Éternel Féminin est de retour et les femmes sont fermement invitées à obéir à la Nature, c'est-à-dire à se soumettre à leur vocation d'épouse et de mère. Pour mieux les y contraindre, cette politique nataliste va s'inscrire dans une loi, qui bloquera pour elles toute chance d'échapper à la fatalité biologique et tout espoir de pouvoir prendre en main leur vie. Car non seulement la loi de 1920 aggrave la répression des pratiques abortives, mais elle interdit toute espèce d'information sur la contraception. Elle restera en vigueur pendant plus de cinquante ans et sera responsable de centaines de milliers d'avortements clandestins chaque année et de milliers de mortes. C'est en son nom qu'on guillotinera en 1943, sous le régime de Pétain, une blanchisseuse coupable d'avoir aidé des femmes à avorter. Ce sera la dernière femme exécutée en France, où il était en somme moins risqué d'assassiner son conjoint que de supprimer un embryon !
En 1939, la Seconde Guerre mondiale, la défaite puis le régime de Vichy vont sceller, en même temps que celle de la République, la deuxième mort du féminisme. Malgré les actions héroïques de nombreuses femmes dans la Résistance, malgré l'octroi du droit de vote aux femmes par une Ordonnance du général de Gaulle en 1944, les Françaises restaient les grandes oubliées de l'évolution. Car dans toutes les démocraties (sauf la Grèce), les femmes avaient déjà obtenu le droit de vote depuis des années : les Danoises en 1915, les Suédoises, les Anglaises et les Allemandes en 1918, les Américaines en 1920. Et toutes les démocraties (sauf la Grèce) comptaient depuis longtemps 15 à 45 % de femmes élues au Parlement. Seule la France n'est jamais parvenue à décoller d'un score consternant. Elle a même réussi à régresser en vingt ans, par un tour de force inégalé en Europe !
5,4 % de femmes à l'Assemblée nationale en 1945.
1,6 en juin 68 ! Vous avez bien lu : un, virgule six. Puis... par un formidable bond en avant, près de 11 % en juin 97 !
A cette allure, il faudra 390 ans pour parvenir à la parité. C'est ce qu'on appelle d'un air pénétré « la spécificité française ». Mais on répugne chez nous à employer les grands moyens. Le principe des quotas choque. L'absence de femmes ne choque pas.
On croit souvent, à tort, que la parution du Deuxième Sexe en 49 fut une illumination pour bien des femmes en quête d'identité. Mais cet essai, qui allait devenir très vite la bible du féminisme mondial, s'il déclencha en France de violentes polémiques entre intellectuels, ne suscita pas dans le public de prise de conscience notable. Les esprits n'étaient pas mûrs pour reconnaître l'immense nouveauté de cette analyse de la condition féminine. Lorsque je l'avais lu moi-même, j'avais admiré bien sûr la puissance d'analyse de Simone de Beauvoir, le sérieux et l'ampleur de son travail d'ethnologue, mais un peu comme s'il s'agissait d'une étude sur une tribu mal connue, les Pygmées par exemple. Pas une seconde je ne m'étais reconnue dans cette description d'une peuplade sous-développée. Pas une seconde ne m'effleura l'idée que je faisais partie de cette peuplade. Que j'étais moi-même une de ces Pygmées ! Beauvoir d'ailleurs dans les années 50 se voulait philosophe et historienne et ne se revendiquait nullement comme féministe, ce qui en dit long sur la disqualification du mouvement. Le mot féminisme allait d'ailleurs disparaître du Dictionnaire Littré en 58, ce qui en dit long aussi.
Quant au livre, qui remportait déjà un immense succès aux États-Unis, il fut dûment désamorcé en France à la fois par la droite catholique et gaulliste (l'ouvrage fut mis à l'Index par Rome) et par la gauche communiste, unies dans une croisade pour la moralité et contre un ouvrage « qui atteignait les limites de l'abject » (François Mauriac). La question de l'émancipation des femmes et de l'égalité des sexes était et reste sans doute la seule qui réussisse à unir les hommes de tous bords.
On ne se construit pas sans son passé. J'ignorais tout de ma propre histoire quand parut Le Deuxième Sexe et jusqu'au nom de ces rebelles, de ces féministes avant la lettre qu'avaient été Olympe de Gouges, Pauline Roland, Hubertine Auclert, Marguerite Durand et tant d'autres, qui n'étaient jamais citées dans nos manuels scolaires ni évoquées dans nos livres d'histoire. Un autre des essais fondateurs du féminisme moderne, Une Chambre à soi , écrit en 1923, n'avait toujours pas été traduit en France1. Et Virginia Woolf, qui a dénoncé avec tant de subtilité et d'humour l'hégémonie implacable du mâle, restait pour moi une simple romancière. Sans références, sans mots pour le dire, sans modèles féminins prestigieux auxquels nous identifier, comment définir notre malaise, cette sensation de vivre dans un monde dont on nous refusait le code d'accès ?
Les difficiles années d'après-guerre n'encourageaient pas non plus à remettre en question les fondations de la famille et les relations entre les sexes. Il est difficile de s'indigner d'une situation qui se produit et se reproduit depuis tant de siècles comme la chose la plus naturelle du monde.
J'avais eu vingt ans pendant la guerre, j'étais professeur de latin et je n'avais toujours pas le droit de vote. Mais tout le monde semblait trouver cela normal. Il y avait d'autres priorités, n'est-ce pas ? Et puis j'étais une de ces « jeunes filles rangées » comme on en fabriquait des milliers à l'époque, modelées par les écoles chrétiennes, si aptes à juguler tout mauvais esprit chez les filles et à étouffer toute ambition déplacée. Je soupçonnais bien qu'un carcan de traditions et de préjugés m'emprisonnait et que je portais des menottes jusque dans ma tête. Mais je cherchais en vain avec qui et comment exprimer ma révolte.
Jusqu'au jour où éclata la vague de fond de 68, portée par une aspiration violente à la liberté et au rejet de tous les pouvoirs qu'incarnait le système patriarcal. Pourtant il faudra attendre le reflux de la vague gauchiste en 70 et la déception des lendemains d'utopie, surtout pour les femmes, traditionnelles flouées de ce genre d'aventure, pour que toute une génération de filles nées après guerre comprennent que le salut ne viendrait que d'elles-mêmes et prennent conscience de la nécessité d'une lutte spécifique.
A toute révolution il faut un acte de naissance symbolique. Le nôtre date du 26 août 1970, jour où quelques militantes anonymes2 eurent l'idée de déposer à l'Arc de Triomphe une gerbe en hommage à la Femme du Soldat Inconnu. Elles furent aussitôt arrêtées par la police, mais dès le lendemain la presse annonçait « la naissance du M.L.F. ». C'est « la libération des femmes, année zéro » ! titrait une revue. Ce mouvement prétendait compléter l'explosion de Mai 68, non pas en mendiant quelques mesures de faveur pour quelques femmes, mais en exigeant « tout le droit pour toutes les femmes », comme l'avait superbement formulé Olympe de Gouges en 1792. Audace qui allait d'ailleurs lui valoir la guillotine.
En donnant la parole aux femmes, à toutes les femmes, en rompant avec la modération des féministes du passé, en reconnaissant enfin la contribution majeure de Beauvoir à cette prise de conscience qui s'opérait dans une confusion joyeuse et féconde, d'innombrables groupes de réflexion allaient entreprendre une étude originale et hardie des multiples aspects de l'oppression des femmes, que tant d'entre nous ignoraient. Toutes les formes de ce que l'ethnologue Germaine Tillon appelait « la plus massive survivance de l'esclavage » sont brutalement mises en lumière. Des tabous sautent... Le langage est subverti... les fondements de la famille traditionnelle sont ébranlés et mes propres fondements, sur lesquels j'avais vécu tant bien que mal depuis quarante ans, se lézardaient eux aussi. Dans l'effervescence de ces groupes débordant d'énergie, exprimée dans d'innombrables journaux qui semblaient se créer par génération spontanée3, je découvrais les bienfaits de la prise de parole et de ce que je ne savais pas encore appeler la « sororité » puisque le mot n'existait pas dans la langue française.
On a reproché aux mouvements de libération des femmes de ne pas s'être ouverts aux hommes. C'était un réflexe de survie. La parole des femmes dans une assemblée mixte, j'avais pu l'observer dans des réunions politiques, qu'elles fussent de droite ou de gauche, était considérée comme nulle et non avenue par des auditoires toujours majoritairement masculins. Comme si elles ne s'exprimaient pas en français, leurs propos flottaient dans l'air, dénués de toute signification et de tout intérêt pour les hommes. Là, soudain, entre femmes je découvrais la liberté de parler et le bonheur d'être écoutée. Envolés la timidité, le manque d'assurance, le doute sur mes propres capacités, la crainte perpétuelle de ne pas être à la hauteur. Tout cela s'évanouissait par le miracle d'une complicité toute neuve. « La découverte de l'entre-femmes fut un choc fantastique dans un pays qui ne le connaissait guère4. »
Voilà soudain que tout le monde elle était belle, tout le monde elle était gentille !
Les partis politiques, dépassés par l'événement, cherchaient à le récupérer. Valéry Giscard d'Estaing créait en 74 le premier Secrétariat d'État à la Condition féminine, dont Françoise Giroud prenait la tête. Mais il disparaîtra dès 76, laissant mal augurer de la mise en œuvre des 101 mesures préconisées pour améliorer le sort des femmes.
C'est la même année que sera votée, grâce au courage et à l'obstination de Simone Veil et malgré des débats souvent ignominieux, la loi sur l'interruption volontaire de grossesse. C'est en 74 également que la loi Neuwirth sur la contraception, votée depuis 67, sortira enfin de la clandestinité.
Le magazine Elle dans un numéro spécial sur les conquêtes du deuxième sexe, énumérait les responsables de ce « raz de marée féministe », citant en vrac Christiane Rochefort, Marguerite Duras, Françoise d'Eaubonne, Évelyne Sullerot, Benoîte et Flora Groult, Monique Wittig, Simone de Beauvoir, Louise Weiss, Arlette Laguiller, Gisèle Halimi, Delphine Seyrig, Liliana Cavanni, Yannick Bellon et quelques autres. Le statut dont jouissaient ces auteures, avocates, réalisatrices de films ou philosophes, contribua à faire mieux accepter le féminisme. Provisoirement...
Au point que 1975 sera déclaré par l'ONU l'Année de la Femme.
Le jour de la Fête des Mères on s'abstient de dire du mal des mères... Pendant cette Année de la Femme, on allait mettre une sourdine à la misogynie. En France, chez tous les éditeurs se créent des collections Femme. Chacun veut la sienne. Elles témoignent de la diversité des recherches féministes et mettent au jour une parole rarement entendue. Des livres importants paraissent, sont lus, ont même du succès alors que les ouvrages féministes restaient jusque-là confidentiels : ceux d'Hélène Cixous, d'Annie Leclerc, de Kate Millett ; de Colette Audry qui publie La Femme mystifiée , de Betty Friedan, traduit par Yvette Roudy. Les Éditions Des Femmes, sous l'impulsion d'Antoinette Fouque, éditent Ti-Grace Atkinson, Julia Kristeva, Alice Schwarzer, Ulrike Meinhof, qui n'auraient pas trouvé asile chez des éditeurs « normaux ». Tout à coup, il devient normal d'être une femme, d'écrire femme comme Chantal Chawaf, de parler de spéculum comme Luce Irigaray, de femmes battues comme Erin Pizzey, de sang menstruel comme Marie Cardinal, de ménopause, de vagin, ces mots dégoûtants, interdits de littérature, réservés au gynécée.
C'est porté par cette vague que paraît Ainsi soit-elle en 1975. Les livres féministes ne sont plus une marchandise suspecte réservée à des maniaques. Ils ont acquis une légitimité médiatique... même si les hommes continuent à ne pas les lire. Témoignages bruts ou réflexions absconses, ils sont sérieux ou fous, magnifiques ou illisibles parfois, mais toujours émouvants parce qu'ils témoignent d'une parole si longtemps bâillonnée.
Encouragés par ces livres qui parlent enfin d'elles en direct, sans passer par le regard magistral, les mouvements féministes sensibilisent le public à des réalités longtemps occultées : à l'inceste, sujet tabou, aux femmes battues qui constituaient encore en 70 un objet de plaisanterie, dans la tradition des fabliaux du Moyen Age, aux violences de toutes sortes qu'elles subissent. Ils dénoncent ce qu'on commence à appeler le machisme et organisent des conférences mondiales qui révèlent l'universalité de l'oppression.
Mais « l'implacable résistance des hommes5 » à l'égalité des sexes n'est pas près de se fissurer. Le backlash, le retour de bâton, s'organisent. On aurait pu en voir les signes avant-coureurs camouflés sous une forme badine, le dernier soir précisément de l'Année de la Femme. Pour clore 1975, la télévision annonçait en effet une émission divertissante animée par Bernard Pivot, et intitulée : « Encore une heure, et OUF, l'Année de la Femme, c'est fini ! » Françoise Giroud en était l'invitée d'honneur, blindée derrière son imperturbable sourire, face à une série de mâles en péril, venus dénoncer le terrorisme affectif et sexuel exercé par « les nouvelles femmes », harpies du M.L.F., ménagères désertant leurs fourneaux pour aller glapir des slogans dans la rue et jeunes filles se livrant au stupre grâce à la pilule. Toute la panoplie des insultes sexistes et les lieux communs les plus éculés de la misogynie de Papa étaient de retour.
Dans l'euphorie de nos libertés toutes neuves et des beaux discours égalitaires, nous avions pu croire que « c'était arrivé » et nous ne nous sommes pas aperçues tout de suite que la fin de la récré était sifflée. En fait l'effet boomerang se mettait déjà en place. Le M.L.F. devenait un épouvantail, la féministe, une caricature synonyme de lesbienne et de châtreuse d'hommes, et le féminisme, un mot qu'on n'osait plus prononcer.
Quant aux médias, ils déclaraient que la révolution était terminée et que les intérêts du pays exigeaient que chacune retourne à sa place gentiment et que les hommes regagnent la leur, en haut de l'échelle. On oubliait que beaucoup de femmes de tous âges, qui n'étaient pas pour autant des révolutionnaires, avaient pris goût à l'émancipation et ne rentreraient pas dans le rang. Mais on calmait les esprits en répétant que le féminisme avait gagné et que l'égalité était désormais un fait acquis, formule mensongère et pernicieuse destinée à démobiliser la jeunesse. Aux Journées internationales de la Femme, Jacques Chirac se faisait applaudir en stigmatisant « l'intolérance furieuse avec laquelle les partisanes de l'intégrale libération de la femme entendent imposer à toutes les autres leurs conceptions personnelles de la liberté ». On insinuait que le degré atteint par les femmes était bien suffisant et même qu'elles étaient allées trop loin. Pour effrayer l'opinion on évoquait « les excès du féminisme », sans pouvoir en citer un seul en dehors de la manifestation américaine de 1968, où quelques centaines de femmes avaient brûlé leurs soutiens-gorge sur la Ve Avenue et où Valérie Solanas tira un coup de feu sur Andy Warhol, le blessant légèrement. Un seul coup de feu pour une si vaste révolution, quel bel exemple de modération !
En somme, après la divine surprise des années 70, on assistait « à la revanche des misogynes6 ». Les pamphlétaires (des deux sexes) se déchaînent dans des articles et des essais beaucoup plus virulents et haineux qu'aucun livre féministe n'avait osé l'être. On stigmatise « les sinistres descendantes de Simone de Beauvoir, cette lugubre cohorte de suffragettes mal fagotées... ces ovariennes cauchemardesques qui brandissent moralement (!) des clitoris monstrueux... » (Pascal Jardin dans Lui ). On dénonce l'apologie de la connerie et « le culte de la vulve » (Claude Alzon), on qualifie les militantes « d'affreuses vioques, bréhaignes et pauvres profs de philo à la retraite » (Lartéguy), le point commun de toutes ces dames étant bien sûr d'être « moches, mal baisées et pas baisables » (Jean Cau).
Par ailleurs, avec la dégradation du climat politique et économique, les perspectives s'assombrissent pour les femmes. Le ministère des Droits de la Femme dont Yvette Roudy avait fait le fer de lance de l'émancipation, est remplacé en 86 par un Secrétariat d'État puis par une simple Délégation, puis par rien du tout. L'angoisse devant le chômage, le désenchantement, la lassitude des actions collectives, poussent bien des femmes à se démobiliser. Parvenues au milieu du gué, elles se voient culpabilisées de toutes parts par un antiféminisme qui n'ose pas dire son nom mais qui peut être virulent, car il traduit une angoisse réelle et prend place dans l'histoire des peurs individuelles et collectives. La femme, comme le juif, l'exclu, l'étranger, est devenue une figure de bouc émissaire, qui concentre sur sa personne les fantasmes les plus aberrants. On la rend responsable des dérives de la société, la crise de la famille, la violence, la drogue, la délinquance juvénile. Un antiféminisme d'autant plus efficace qu'il se cache derrière une sublimation de la « vraie femme », cet objet virtuel, ce fétiche qu'on brandit chaque fois que « les femmes en font un peu trop » (Yves Roucaute).
Ce retour aux rôles traditionnels est encouragé avec une satisfaction non dissimulée par ces indicateurs sociaux que sont la presse féminine, le cinéma et la publicité. Il n'existe plus un seul journal féministe depuis la disparition de F. Magazine . Évincée la « célibattante » des années 80, la superwoman qui vit sa liberté sexuelle, réussit sa carrière et programme ses enfants. Elle est discréditée au profit d'une féminité décervelée et réduite à sa beauté : le top-model. On est passé de la femme libérée à la femme reféminisée !
 
Histoire d'O sort sur les écrans et remet à l'honneur cette vieille idée que les femmes aiment être dominées, battues, voire violées. Les féministes qui protestent passent pour des puritaines. On veut ignorer le lien entre la violence, l'exploitation sexuelle des femmes, et la domination masculine.
La femme au foyer, qui n'osait pas dire son nom en 70, est redevenue une image positive et la maternité, présentée comme radieuse et toujours épanouissante, est revalorisée face à la vie infernale et solitaire que mèneraient celles qui privilégient leur carrière. Avec le reniement progressif du féminisme, les jeunes filles sont poussées insidieusement vers le modèle sécurisant d'antan.
Finalement, on déclare que Beauvoir s'était trompée : on naît femme et on ne s'épanouit qu'en se pliant à son destin, en acceptant non l'égalité mais la complémentarité des rôles et le retour aux valeurs de la vie et de l'amour, incarnées par les femmes. Une vieille recette déguisée en progrès. Un oubli en tout cas de cette phrase clé du Deuxième Sexe , essentielle pour ouvrir la voie à tous les possibles : « La physiologie ne saurait fonder de valeurs. »
La mode est complice de ce retour à l'objet sexuel. Disparues les Coco Chanel, Schiaparelli, Carven, Grès ou Jeanne Lanvin. Ce sont des hommes désormais, « les Grands Couturiers », qui conçoivent la mode et, parmi eux, des Japonais, dont on connaît le penchant pour une vision fantasmée et fétichiste du corps féminin.
On n'a pas encore signalé le retour du corset mais déjà ont resurgi ces dernières années les faux-culs, les lèvres insufflées et les seins siliconés, gadgets tirés du catalogue récurrent des fantasmes masculins. L'inquiétant, ce n'est pas qu'ils existent mais c'est qu'ils soient relayés par la presse féminine, y compris celle destinée aux adolescentes, selon laquelle ces accessoires ne sauraient aliéner les femmes, puisqu'ils sont considérés comme ludiques ! C'est pour être plus femmes encore que deux cent mille Françaises se sont crues tenues de recourir à des opérations mammaires depuis dix ans7, et cela, avec la bénédiction de nos magazines qui ont été conçus en principe pour défendre notre image et non pour la rendre conforme aux rêves des machos.
Où sont les rédactrices féministes qui rappelleraient aux jeunes filles que l'art de la séduction n'est pas fonction de mensurations idéales et obsessionnelles, mais passe aussi, et peut-être d'abord, par l'intelligence, voire la culture, l'aisance et le plaisir d'être soi ?
Où sont les journalistes féministes pour rappeler que c'est l'esprit, la personnalité, plus encore que le corps, passé le premier coup d'œil, qui assure l'empire sur les cœurs ?
« Le féminisme est mort, vive les femmes ! » titrait récemment un quotidien qui cherchait à désolidariser les femmes d'aujourd'hui de toutes celles qui se sont battues hier pour que leurs filles naissent libres et égales. On oublie de dire que si le féminisme est mort, ce qui reste à démontrer, l'antiféminisme, lui, est bien vivant, dans toutes les sociétés. Il voudrait nous persuader qu'il faut maintenant payer le prix de notre liberté, mais à qui ? Il voudrait nous convaincre que la lutte est devenue inutile puisque nous avons gagné. Mais gagné quoi sinon le droit d'être des hommes à condition de rester des femmes ? Contrairement à ce qu'il est reposant de croire, la condition féminine ne va pas en s'améliorant. Ni dans le monde, on le sait, ni même en France. L'hégémonie masculine en Europe après trente ans de « victoires féminines », reste impressionnante. Ne pas le voir, accepter d'enterrer le féminisme de Maman au magasin des accessoires, c'est prendre le risque de voir stagner ou même régresser la place des femmes dans la société, si difficilement acquise.
Bien sûr, les relations entre les sexes ont profondément évolué depuis trente ans. Le changement majeur aujourd'hui, c'est que la domination masculine ne s'impose plus avec l'évidence d'une loi naturelle. Mais l' « impouvoir » des femmes reste flagrant. Les images emblématiques et sécurisantes de la mère, de la vraie femme, gardent leur poids de séduction sociale et ont une fonction d'enfermement à l'intérieur d'un genre, hors de la vocation universelle de l'être humain. Le dernier bastion de l'état mâle, c'est paradoxalement l'acceptation par les femmes de leur femellitude.
On peut se demander en effet pourquoi les Françaises, contrairement aux Scandinaves par exemple, se laissent culpabiliser de leurs victoires et se défendent mal contre le travail de sape des nostalgiques de l'ordre ancien. Elles bénéficient pourtant d'une législation qui est parmi les plus libérales d'Europe.
- Elles ont une loi sur l'égalité des salaires depuis dix ans. Elle n'est pas appliquée et nous ne bénéficions pas d'une Commission pour l'égalité comme d'autres pays européens.
- La loi Veil autorisant et remboursant l'I.V.G. a été votée en 75 mais se heurte à l'hostilité croissante des médecins catholiques et des commandos intégristes d'extrême droite. Il est atterrant que vingt-cinq ans après la loi, l'avortement reste un tabou, que tant de femmes se sentent honteuses et culpabilisées d'y recourir, et de plus en plus souvent contraintes de s'adresser aux cliniques privées ou de partir à l'étranger, en Hollande, en Angleterre ou même en Espagne.
- Elles ont droit à un système de garderies et de crèches qui est un des meilleurs de la Communauté, mais il reste insuffisant et il n'y a pas de volonté politique pour faciliter le travail des femmes qui ont des enfants, dans des conditions trop souvent acrobatiques.
Les hommes sont « des analphabètes du féminisme8 », on le sait. Mais les femmes le sont à peine moins, ce qui est beaucoup plus inquiétant.
C'est pourquoi à toutes celles qui vivent dans l'illusion que l'égalité est acquise et que l'histoire ne revient pas en arrière, je voudrais dire que rien n'est plus précaire que les droits des femmes.
A celles qui ne regardent ni derrière elles ni autour, je voudrais rappeler que les Allemandes de l'Est par exemple, à la chute du Mur de Berlin, ont dû s'aligner sur la législation de l'Ouest et ont vu disparaître du jour au lendemain leur droit à l'avortement et leur système de crèches. Des libertés qu'elles croyaient acquises pour toujours.
Je voudrais rappeler aussi l'exemple des Algériennes, des Iraniennes, des Afghanes et de tant d'autres, qui avaient goûté aux premiers fruits de la liberté et qui, sous des prétextes religieux ou politiques, ont été condamnées à disparaître sous un voile de silence.
A celles enfin qui font confiance aux hommes qui sont au pouvoir pour que les choses s'arrangent peu à peu, je voudrais citer une phrase de Virginia Woolf, encore elle : « L'histoire de la résistance des hommes à l'émancipation des femmes est encore plus instructive que l'histoire de l'émancipation des femmes. » Si elles ne défendent pas elles-mêmes les droits conquis par leurs mères, personne ne le fera pour elles. Et un droit qu'on n'exerce pas est un droit qui meurt. Une liberté dont on oublie le prix est une liberté en péril.
C'est pourquoi il n'est jamais trop tard pour lire un livre féministe. Ni trop tôt. Ils n'ont hélas pas pris une ride depuis vingt-cinq ans !

1. Il ne le fut que trente ans plus tard grâce à Clara Malraux.
2. On découvrira par la suite que Christiane Rochefort, Monique Wittig, Christine Delphy, Cathy Bernheim et Anne Zélinski étaient parmi elles.
3. Les Pétroleuses , le Torchon brûle , Choisir , Nouvelles féministes , Les femmes s'entêtent , le Front lesbien , etc.
4. Françoise Picq dans Les Années mouvement , éditions du Seuil.
5. Gilles Lipovetski, La Troisième Femme .
6. Titre de l'essai de Dominique Frischer, aux éditions Albin Michel.
7. Chiffre communiqué par l'Association des Chirurgiens-Plasticiens.
8. Comme l'écrit Isabelle Alonso dans Tous les hommes sont égaux, même les femmes , aux éditions R. Laffont.

 



Benoîte Groult a été promue au grade d'Officier de la Légion d'honneur.

Actuellement elle habite une partie de l'année à Hyères dans le Var et l'autre dans le Finistère, près de Concarneau.

Ses occupations favorites : la pêche en mer, le jardinage.

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